Quelquefois il s'amusait à soulever des fardeaux énormes, à haler avec violence sur une manœuvre, pour ne pas laisser, disait-il, sa nerveuse main se rouiller tout-à-fait. Mais ce n'était pas là ce qui pouvait satisfaire, et, pour ainsi dire, rassasier son inépuisable énergie musculaire. Le pugilat anglais aurait seul eu le privilége de l'amuser. Mais où trouver à donner, sans se compromettre, un bon et solide coup de poing, un simple et vigoureux coup de pied! La dignité de l'épaulette pouvait-elle se prêter facilement à ces délassemens vulgaires? L'athlétique officier pouvait-il trouver dans ses collègues assez de complaisance ou assez de vigueur pour se donner ou recevoir de temps en temps une volée bien conditionnée?
Hélas! non; il maigrissait faute d'exercice, faute de boxe, et son œil abattu voyait, presque en se mouillant de larmes, sa force herculéenne s'évanouir dans les muscles de ses bras oisifs et de ses jarrets énervés par l'inaction.
Quelquefois cependant il trouvait encore avec ravissement à se délasser de son long repos, en distribuant par ci par là une furtive tape ou un lourd black-eyes à d'indignes adversaires; il appelait cela se refaire la main. Mais ce n'était pas là remporter une palme....
Quand ses jeunes camarades, déguisés en marins, se rendaient à terre pour parcourir, incognito, ces maisons plus que suspectes où les soldats et les matelots vont épancher en liberté leurs joies tant soit peu brutales, notre héros ne manquait jamais d'être de la partie; et il fallait voir alors comme il réparait le temps perdu, soit qu'un habitué de la maison voulût en découdre, soit qu'un robuste et lourd galant s'avisât de disputer aux bruyans officiers déguisés la possession d'une des Laïs du logis.
Tous les rivaux qui se présentaient étaient sûrs de tomber sous le poing redoutable du damné lieutenant; et quand, par hasard, un matelot du bord venait à reconnaître avec effroi son chef dans l'adversaire qu'il allait combattre, les marques de respect et d'humilité qu'il ne manquait pas de prodiguer à son terrible supérieur ne désarmaient que bien faiblement celui-ci.
—Lieutenant, je vous demande bien pardon! je ne savais pas que c'était vous. Je vous prenais, avec votre veste, pour un matelot tout comme moi, et....
—En garde, jeanfesse, et défends-toi.
—Mon lieutenant, je vous demande excuse; mais que le bon Dieu m'élingue si je vous reconnaissais.
—Allons, pas tant de politesses, canaille. Tape sur moi comme sur ton égal.... Pein, pan, attrape! V'lin, v'lan, empoigne!...
Et alors les horions volaient sur la figure du pauvre diable.