Le lieutenant était devenu la terreur de tout l'équipage, à bord comme à terre.
La fortune, en l'élevant au grade d'officier supérieur, sembla vouloir contrarier encore plus qu'elle ne l'avait fait jusque-là sa vocation toute gymnastique. Une fois devenu capitaine de frégate, il lui fallut vivre de privations. Il renonça aux courses nocturnes, qu'il ne pouvait plus continuer à faire avec les jeunes officiers, auxquels il devait avant tout l'exemple de la réserve et de la dignité.
Pendant dix-huit mois, c'est à peine s'il trouva l'occasion d'asséner une bonne giffle par ci par là à son domestique ou à quelque maladroit patron d'embarcation.
Il devint capitaine de vaisseau, et ce fut encore bien pis. Ses articulations menacèrent de se rouiller incurablement.
Un jour, cependant, en se rendant à terre dans son canot, il sut faire naître l'occasion favorable d'exercer et de ranimer cette vigueur qui dépérissait à vue d'œil.
L'embarcation dans laquelle se trouve un capitaine de vaisseau doit porter sur son arrière un pavillon déferlé. Les canots qui passent près d'elle et qui ne sont montés que par des officiers inférieurs, ou des gens de l'équipage, lèvent rames pour faire honneur au chef dont le pavillon du canot indique la présence: c'est une espèce de présentez-armes usité en mer entre les canots qui portent des officiers de différens grades.
Celui sur l'arrière duquel s'étalait notre commandant n'avait pas arboré le signe distinctif qui devait le faire reconnaître. La chaloupe d'un vaisseau, montée par un aspirant de corvée, vient à croiser le canot de notre célèbre fort-à-bras, et l'aspirant, en n'apercevant pas le pavillon de commandement sur l'arrière de l'embarcation qui s'approche, continue tranquillement sa route sans faire lever-rames à ses chaloupiers. Le commandant devient furieux: il ordonne à son patron d'aborder la chaloupe qui lui refuse les honneurs auxquels il croit injustement pouvoir prétendre.
La chaloupe est accostée dans un clin d'œil, et à peine le canot touche-t-il le bord ennemi, que le commandant, sans plus de façon, saute sur le pauvre aspirant de corvée. Celui-ci, qui, par bonheur, se trouvait de taille à se défendre, et qui n'était pas d'humeur à se laisser battre, répond par un grand coup de poing à l'impétueuse attaque de son supérieur. La lutte s'engage corps à corps, et le jeune aspirant finit par terrasser son intraitable adversaire sur l'arrière de sa chaloupe.
—Ma foi, commandant, lui dit-il en relevant le vaincu avec courtoisie, je ne me croyais pas si fort, car à présent je vois à qui j'ai eu l'honneur d'avoir affaire.
—Pourquoi n'as-tu pas fait lever-rames pour moi, b.... d'insolent?