Cette circonstance porta bonheur à notre aspirant. Dès que le commandant à qui il avait affaire fut fait contre-amiral, il le prit pour son aide-de-camp, en qualité d'enseigne de vaisseau.
Ce ne fut pas, cependant, sans quelque peine que notre nouvel aide-de-camp parvint à éviter avec son chef le renouvellement de la scène à laquelle il avait dû la faveur dont il jouissait près de lui.
Lorsque, seuls dans la galerie du vaisseau-amiral, il prenait fantaisie au vieux loup de mer d'entamer une partie de boxe avec le compagnon obligé de ses caprices, celui-ci ne trouvait moyen d'échapper au danger de la lutte qu'en prétextant une indisposition subite; et alors le général de s'écrier avec dépit:
—La belle acquisition que j'ai faite en vous prenant pour mon aide-de-camp! Je croyais m'être donné un bon luron, et ce n'est qu'une chiffe que toute la journée j'ai là en pendille devant moi!
—Que voulez-vous, mon général! on ne conserve pas toujours sa force, comme vous avez eu le bonheur de le faire, vous. Ce n'est pas ma faute si je suis aussi souvent malade à présent.
—Malade! malade! Vous n'étiez pas malade le jour où, dans votre chaloupe, vous m'avez donné une si bonne raclée!
—Quoi! général, vous auriez encore, depuis le temps, cette petite pile sur le cœur!
—Peste! vous appelez cela une petite pile! vous êtes bigrement modeste, vous. Mais, ce qui me fait enrager, c'est de n'avoir pu encore vous la rendre, et vous payer votre arriéré en détail. Aussi, pourquoi êtes-vous toujours indisposé quand il faut en découdre, et vous portez-vous toujours si bien lorsqu'il s'agit de boire ou de manger? Mais, il n'y a pas de bon Dieu! vous ou un autre, il faut que je me dérouille sur le dos de quelque bon lapin; et si vous ne pouvez pas faire mon affaire vous-même, je vous avertis qu'il faut que vous me trouviez quelque solide carcasse à qui je puisse faire payer cher le jeûne auquel votre mollesse me condamne depuis si long-temps.
Cet ordre du général devint un trait de lumière pour l'aide-de-camp, qui entrevit dès lors qu'il pourrait lui être facile de satisfaire son supérieur, sans s'exposer au danger de le battre ou à l'inconvénient d'être battu par lui.
Il existait à bord du vaisseau un gros et large canonnier d'artillerie de marine, réputé dans tout l'équipage pour l'énormité de sa force animale. L'aide-de-camp prévoyant tout le parti qu'il pourrait tirer de cette espèce de buffle humain, le fit appeler un jour que le général paraissait disposé à se donner une classique peignée.