[Batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit.]
Cette batterie fut ainsi désignée, par rapport au calibre approximatif des pièces d'artillerie qu'elle renfermait. On disait, en parlant de la batterie basse du Grand-Chasse-Fichtre, la batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit, comme on dit la batterie de trente-six d'un vaisseau qui a du calibre de 36 pour grosse artillerie.
La hauteur de cette partie du fameux vaisseau était si étonnante, que les hommes qui la parcouraient pouvaient à peine, en levant la tête, apercevoir à la longue-vue les barreaux et barrotins sur lesquels étaient placée la batterie supérieure. La longueur et la largeur de sa batterie basse répondaient à l'incroyable énormité de sa dimension verticale.
Chaque sabord était grand et ouvert à peu près comme un arc-en-ciel ordinaire. Les affûts de canon n'étaient gros que comme les plus fortes montagnes du globe.
Quand on mesura les boulets qui devaient servir aux pièces de la batterie, on trouva qu'ils avaient près de cent mille toises de moins que le calibre voulu, ce qui fit penser avec raison que le fournisseur s'était trompé dans son calcul, ou qu'il avait voulu tromper le gouvernement dans les conditions du marché. Cette dernière supposition est regardée encore comme la plus probable.
Un millier de pièces environ se trouvèrent toutes chargées fort heureusement, car, sans cela, on n'aurait jamais pu se flatter de pouvoir en bourrer une seule. Mais aucune d'elles n'était amorcée, et lorsqu'on voulut en essayer deux ou trois, on fut obligé de mettre sur la lumière toute la poudre confectionnée dans l'univers depuis vingt-cinq ans. Le boulet du premier canon partit, mais l'amorce brûla une année entière avant qu'on entendît le coup, et comme la pièce se trouvait pointée à toute volée, quand elle détona, un demi-siècle après cette expérience, le boulet envoyé à démater, alla écorner un peu le soleil et l'embarbouiller de manière à en obscurcir l'éclat pour un moment assez long. C'est depuis ce temps que l'on remarque quelques petites taches dans une des parties de cet astre lumineux qui n'en continue pas moins à faire mûrir les raisins, les concombres et les citrouilles.
Une nuit, par l'effet d'un petit coup de roulis, la gueule d'une pièce que l'on n'avait pas eu la précaution de tapper, c'est-à-dire de boucher avec la tappe, enleva une des grandes îles de la mer du Sud, qui disparut dans le fond du canon et qui engagea la lumière de cette pièce. Depuis cet accident, le canon en question fut mis hors de service, et l'île a été notée sur la carte, au nombre des terres qu'on n'a plus revues à leur poste d'habitude. Avis aux géographes qui copient toutes les cartes anciennes, pour en faire de nouvelles!