Le nom seul que nos matelots ont donné à cette création de leurs rêves nautiques indiquerait assez la nation à laquelle appartient ce conte bleu, quand bien même il serait traduit dans toute autre langue que celle des allégoristes qui lui ont imprimé le caractère de leur humeur et de leurs habitudes. Les marins du Nord avaient nommé leur navire symbolique le Voltigeur-Hollandais; les matelots anglais avaient laissé au leur le nom antique et encore très-supportable de la Marie-des-Dunes; les Français ont fait plus ou ont fait moins convenablement que leurs devanciers dans la carrière des grosses créations poétiques: ils ont flanqué à leur vaisseau gigantesque le nom de Grand-Chasse-Fichtre, nom composé dont nous sommes même obligé, par euphémisme, de dénaturer le dernier mot, pour ne pas effrayer, par l'énergie trop crue de l'expression, la bonne volonté des personnes délicates qui auraient envie de se familiariser avec les mœurs maritimes de nos héros. Ce nom au reste dit tout; à lui seul il renferme un cours d'histoire universelle. Rapproché de la dénomination de Voltigeur-Hollandais et de la Marie-des-Dunes, il indique, par une comparaison philologique facile à saisir, la différence morale qui doit exister entre les matelots qui ont adopté les deux premières de ces appellations, et ceux qui n'ont rien trouvé de mieux à faire que de baptiser une des hallucinations de leurs longues nuits de veille, du nom de Grand-Chasse-Fichtre. Le titre du conte a du reste un autre mérite, si toutefois ce que nous venons de faire remarquer en parlant de ce titre peut passer pour un mérite; il indique au mieux le genre et l'espèce de composition à laquelle il sert de frontispice et de laissez-passer.

Nos farceurs de bivouac ont fait vivre au reste plusieurs siècles de suite, dans leurs soldatesques fictions, l'histoire burlesque du père La Ramée et de Défunt-Terrible, caporal dans le Poitou. Ces deux poèmes épiques de la tradition des camps n'ont pas toujours été exempts de la licencieuse hardiesse des détails que l'on est peut-être aussi en droit de reprocher de temps à autre aux chantres du Grand-Chasse-Fichtre. Mais comme on a pardonné jusqu'ici aux historiographes des caporaux La Ramée et Défunt-Terrible une certaine liberté de style, nous avons lieu d'espérer que nos lecteurs accorderont une indulgence au moins aussi grande aux historiens du fameux vaisseau dont nous allons nous occuper. Plus d'un maréchal de France, devenu homme du monde et homme d'état à force de courage et de talent, a peut-être, avant son élévation, contribué à broder sous la tente le canevas déjà si long des aventures de La Ramée. Les tambours sont conteurs, et plus d'un de nos maréchaux a, dit-on, été tambour. Pourquoi ne passerait-on pas à des matelots qui n'ont jamais eu la prétention de devenir amiraux, les petites drôleries de style que personne ne songe aujourd'hui à reprocher comme des choses de mauvais goût aux anciens troubadours en guêtres de notre grande armée? Un gabier de misaine ou un chef de pièce de la batterie basse doit-il être, sous peine de ridicule, plus littéraire et plus chaste dans ses expressions que ne l'étaient, il y a quarante ans, les futures renommées de notre épopée militaire?

Il ne me reste plus, après avoir présenté quelques réflexions préliminaires dans cette introduction que certaines considérations rendaient indispensable, qu'à résumer l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre. C'est ce que nous allons faire, en nous renfermant le plus strictement qu'il nous sera possible dans la simple exposition des faits et surtout dans la convenance des termes.


[Origine douteuse de ce navire.]

L'histoire prodigieuse de ce navire incommensurable n'est pas encore terminée, et ne le sera probablement jamais; chaque jour les annalistes du gaillard d'avant y ajoutent quelque chose, et pour peu que leur imagination vienne au secours de leur mémoire, les faits se multiplient tellement, et le nouveau fragment statistique devient si long, que l'on reste convaincu que l'étendue de l'histoire complète du Grand-Chasse-Fichtre égalera au moins les dimensions infinies du bâtiment lui-même.

L'impossibilité de trouver, même en mettant à contribution toutes les productions de la terre, les matériaux nécessaires à la construction de ce vaisseau miraculeux, a conduit les historiographes à placer son origine dans le berceau du merveilleux. Ne pouvant expliquer raisonnablement le fait, ils ont inventé un miracle, à peu près comme ces biographes de l'antiquité qui faisaient des demi-dieux de tous les héros dont ils désespéraient de deviner la généalogie.

Le Grand-Chasse-Fichtre n'a été mis sur les chantiers par personne; et pour épargner des recherches inutiles aux savans qui, après moi, voudraient remonter au temps du posage de sa quille et du clouage de sa dernière étraque, je répèterai ici, d'après tous mes auteurs, que le Grand-Chasse-Fichtre est descendu un beau jour des nues, du firmament, des étoiles ou du soleil, si l'on veut, pour venir se placer, par l'effet des lois générales de la gravitation, sur l'eau, dans la partie la plus vaste et la plus profonde des deux Océans. C'est un présent que le ciel avait apparemment voulu faire à la terre: il était beau. On concevra bien au surplus, pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir sérieusement, qu'un navire de cette espèce n'aurait jamais pu être lancé à l'eau, quand bien même la main et le génie de l'homme eussent pu parvenir à trouver une cale pour le construire et des matériaux pour le bâtir. Il n'a pu exister, bien évidemment, que par un caprice de la Providence et un effet de la toute-puissance divine. Comment d'ailleurs, en le lançant sur les vagues, qu'il aurait couvertes de l'immense volume de ses œuvres-mortes, aurait-on fait pour arrêter l'aire qu'il aurait prise par l'effet de l'inclinaison, sans risquer de l'envoyer se briser sur quelque terre lointaine ou inconnue? N'eût-il pas été exposé à faire le tour du monde pour son coup d'essai, et à chavirer peut-être sur un des pôles en l'abordant, dans l'essor impétueux et irrésistible de sa mise à l'eau?

Pour donner autant que possible une idée un peu complète de l'aspect que présenta ce phénomène maritime quand il arriva d'on ne sait où pour faire on ne sait quoi, il est nécessaire de procéder peut-être avec une certaine méthode dans la description que je vais offrir à mes lecteurs, en leur rappelant quelques-unes des parties dont se composait cet immense tout.

Je commencerai par la batterie basse du vaisseau.