Si cependant malgré toute leur adresse et toute leur prévoyance, leur frêle canot vient à disparaître sous la lame qui l'a rempli de son lourd volume, c'est alors que vous serez à même d'apprécier la sincérité de la promesse que vous a faite le patron au départ; que vous sachiez nager ou non, c'est votre affaire et non la leur; deux nègres s'emparent de vous, vous êtes leur marchandise et ils vous tiendront à flot, pendant que leurs camarades s'occuperont de vider et de remettre sur sa quille la pirogue qui est restée là, arrêtée dans sa course entre deux eaux. Une fois cette besogne faite, en quelques minutes, et le plus souvent même en chantant, vous vous trouvez replacé, réintégré, dans le poste que vous occupiez un moment auparavant, à bord du fragile esquif, et vous voilà naviguant, voltigeant de nouveau sur l'onde, jusqu'à nouvel ordre ou nouvel événement.

Il n'est pas très-rare aux Antilles de voir, quand la lame est un peu grosse, une pirogue chavirer une ou deux fois dans des trajets assez courts; mais ces accidens de mer sont presque toujours sans gravité: les nègres des canots de poste, capotant avec leur pirogue qui ne coule jamais, ne tombent qu'à l'eau, et là ils se retrouvent tout aussi bien sur leur élément que s'ils étaient à galopper sur le sable, et, comme ils le disent eux-mêmes, en tombant sur terre, on se casse une jambe; en tombant à l'eau on ne risque que de se mouiller, et le soleil est là. Un voyage en pirogue n'est pas le trajet le plus rassurant que l'on puisse entreprendre, mais c'est bien certainement une des courses les plus curieuses que l'on puisse faire.


[XI.]

[Légende maritime.]

[RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE PITTORESQUE DU GRAND-CHASSE-FICHTRE.]

[Introduction à l'étude de l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre.]

Toutes les marines ont construit leur navire fantastique, dans la grotesque épopée que poursuit, depuis que la navigation existe, l'imagination assez raconteuse des matelots des différons peuples. Chaque nation maritime, une fois le sujet trouvé, a ensuite brodé à sa manière et selon le génie particulier de ses poètes le fond commun de l'histoire primitive de ce navire miraculeux. Les marins du Nord, avec leur caractère un peu rêveur et leurs habitudes mélancoliques, en ont fait un bâtiment mystérieux cherchant, sous le nom de Voltigeur-Hollandais, de sinistres aventures de mer dans l'atmosphère brumeuse et sur les flots orageux de la Baltique et de la froide Norwége. Les Anglais, moins romanesques peut-être dans la forme dont ils ont revêtu le vaisseau chimérique de leurs vieux conteurs de bord, n'ont donné à leur Marie-des-Dunes (Merry Dunn) que des proportions gigantesques, sans chercher même à lui attribuer des accidens extraordinaires de navigation. Chez eux, cette immense construction, imaginée par la grossière poésie des premiers navigateurs, n'est que l'informe caricature d'un bâtiment monstrueux; leur invention s'est arrêtée là, à l'extrême limite du ridicule matériel; ils n'ont pas même songé à faire un vaisseau de guerre de leur Marie-des-Dunes, qui, dans les Mille et une Nuits de leur gaillard d'avant, n'est, je crois, qu'un trois-mâts charbonnier débarquant de la houille par l'avant à Sunderland, et débarquant en même temps un partie de sa cargaison, par ses sabords de l'arrière, dans le port de Douvres; tandis que pour les peuples maritimes de la Dalécarlie et de la Scandinavie, le Voltigeur-Hollandais est resté un lugubre navire de guerre, abordant pendant l'orage les bâtimens surpris, leur demandant des nouvelles d'un autre siècle, et les chargeant de dépêches diaboliques pour des ports de mer que la nuit des temps a ensevelis sans même laisser un nom, une date, sur leurs ruines foulées et dispersées par le pied appesanti des âges écoulés.

Là, comme on le voit, il y a encore de la poésie, du mystère sombre et de vagues rêveries pour les bardes maritimes. Nos antiques conteurs de bord, à nous, ne nous ont pas laissé des épis aussi féconds à glaner dans le champ où ils ont promené leur faux rapide et tranchante.

Après les marins-poètes du Nord et les caricaturistes un peu lourds de l'Angleterre, sont venus nos Homères goudronnés, nos conteurs de quart, nos Orphées en hamac, de la batterie basse et du gaillard d'avant; Homères français fort légers de poésie, mais très-riches en gaîté, en énormes saillies et en épigrammes extravagantes, mettant à contribution le ciel et la terre, la mythologie, la géologie et la géographie, pour faire du vaisseau fantasmagorique de leur nation le bâtiment le plus fou et le plus colossal que la tête écervelée d'un peuple à la fois marin et soldat ait pu inventer pour redevenir enfant dans ses jeux d'esprit et d'imagination.