Ce qui doit contribuer le plus, selon moi, à faire supporter aux nouveaux voyageurs la gêne qu'ils éprouvent en naviguant pour la première fois en pirogue, c'est le chant, c'est la mélopée moitié africaine, moitié créole, dont les nègres ne cessent d'accompagner la cadence des vigoureux coups d'avirons qu'ils engouffrent dans l'eau. Rien de plus étrange que les airs et les paroles qu'ils improvisent pour charmer les heures de leurs travaux les plus pénibles; et n'allez pas croire que pour éveiller le démon de la poésie dans leur sein, il faille des incidens bien extraordinaires ou des secousses intellectuelles bien violentes; ce qu'ils font chaque jour, ce qu'ils voient toute leur vie, suffit à leur verve. En fauchant un champ de cannes à sucre, en ramant dans une pirogue, l'inspiration leur arrive comme l'amie du logis, et la rime même se trouve souvent pour eux au bout d'une faucille ou d'un aviron.

Ecoutez, par exemple, ce noir tout ruisselant de sueur, et halant sur l'aviron qu'il fait plier sous l'effort de ses bras si musculeusement attachés à cette large poitrine d'où la voix va sortir comme du fond d'un porte-voix:

Cette pagaie-là est la plume à moi;
La mer est mon papier, et la pirogue sera mon secrétaire.
Je vais écrire à ma bonne amie qui est là-bas,
Et le vent emportera ma lettre vers la terre.

Mais j'ai beau ramer, ma lettre n'est pas finie,
Et peut-être avant elle j'arriverai.
La première nouvelle que recevra ma bonne amie
Sera celle que moi-même je lui apporterai.

Ma bonne amie a une petite case à elle,
C'est moi qui cultive son jardin pour nous deux;
Tout ce que je gagne est pour elle,
Et nous travaillons chacun pour nous autres deux.

Voilà le compère Élie, notre vieux corps de patron,
Qui chante aussi comme moi et lève la tête
Pour voir si la brise au large s'est faite,
Et si nous devons lever nos avirons.

Il faudrait sans doute une indulgence excessive, une pénétration bien exquise, pour trouver dans de semblables improvisations des idées un peu élevées ou un caractère poétique fortement indiqué. Mais si l'on pouvait se figurer le charme que le langage doux et naïf du nègre créole sait quelquefois jeter sur ces pensées si communes, si incohérentes, mais toujours si justement encadrées dans ce rhythme dont tous les noirs sont si habiles à marquer la cadence, on trouverait peut-être qu'il ne doit pas être désagréable d'être bercé mollement dans une pirogue au son de ces chants mélancoliques et paisibles qui vous apprennent en cinq ou six couplets toute l'histoire de vos nouveaux compagnons de voyage. La poésie des nègres n'atteindra jamais à coup sûr l'élévation de la poésie primitive des peuples qui nous ont appris l'harmonie des vers et la puissance du langage perfectionné, mais la douceur de leur idiôme d'enfant et l'extrême euphonie de leurs expressions volubiles sont quelquefois telles, qu'on les écoute chanter, et sans bien comprendre ce qu'ils disent, avec autant de plaisir que si l'on entendait une flûte champêtre exhaler des airs naïfs sur un petit nombre de notes habilement harmoniées. Organisés physiquement comme ils le sont presque tous, les noirs, avec un peu plus d'imagination, devraient être la race la plus musicale du monde. Mais les sensations harmoniques qu'ils reçoivent semblent s'arrêter à leur oreille et ne pouvoir pas pénétrer plus avant. C'est un sens intérieur qui manque à l'excessive délicatesse de cette organisation, pour ainsi dire toute superficielle.

Je n'ai parlé encore dans mon traité sur la navigation en pirogues que de la manière de voyager à bord de ces embarcations, à l'aviron et avec belle mer; et c'est là à coup sûr la façon la plus commode et la moins dangereuse d'employer un tel moyen de locomotion maritime. C'est pour les traversées à la voile qu'il est nécessaire aux passagers de réserver tout leur courage et de s'armer de toute leur résignation.

Deux voilettes de calicot, hissées sur deux mauvais bambous, composent tout le grément de ces nacelles à peine flottantes, et que les trois ou quatre nègres qui les montent porteraient facilement au besoin sur leurs robustes épaules. Ce sont ces deux voilettes, hautes et larges à peu près comme votre mouchoir de poche, que les canotiers vont livrer à l'inconstance de la brise, pour vous faire faire le plus rapidement possible les sept ou huit lieues qu'il vous reste à parcourir avant la nuit qui s'avance sur les flots déjà agités. Au moment du départ, le patron a eu soin d'amarrer sur les bancs de son canot les sacs d'argent et les objets précieux qui pourraient couler à la mer s'ils étaient abandonnés à leur propre poids; et si vous osez demander le motif de cette précaution, le patron vous répondra que c'est pour prévoir le cas où la pirogue viendrait à chavirer. Du reste, pour mieux vous rassurer contre les périls de la navigation que vous allez tenter, il aura la complaisance de vous engager à ne pas avoir peur si par hasard la pirogue faisait capout; ses nègres et lui sont là pour vous sauver, pour vider leur canot rempli d'eau, et rétablir les choses dans leur état naturel. Il vous suffira enfin de savoir qu'il répond de vous, pour que vous n'ayez plus de crainte à concevoir sur la solvabilité de cette compagnie d'assurance d'un nouveau genre sur la vie des hommes.

La pirogue part, la brise l'emporte; elle vole sur le dos des lames qui la mouillent à peine; les nègres se mettent à causer entre eux ou à chanter; la risée qui passe à travers les petites voiles transparentes qu'on a exposées à son souffle irrégulier, fait pencher le canot tout d'un côté; peu importe! le souple corps des nègres est là pour servir de contre-poids aux plus fortes comme aux plus faibles impulsions de la brise. A chaque instant d'ailleurs, le patron, toujours attentif par instinct, au milieu même des distractions auxquelles il paraît se livrer, a soin de crier à ses gens toujours prompts à prévenir les moindres avertissemens: Veille à la risée; veille à la fausse risée; attention à la risée qui va venir! Et si, dans l'intervalle de ces risées ou de ces fausses risées, un instant de calme plat arrive subitement, n'ayez pas peur que les noirs, qui se sont portés du côté opposé à celui où l'effort du vent était le plus marqué, conservent une seule seconde leur dernière position. En un clin d'œil l'équilibre est rétabli par un mouvement de contre-balancement aussi subtil et aussi bien mesuré que le mouvement contraire imprimé extérieurement à la pirogue. Les nègres sont les machines intelligentes les mieux physiquement organisées que l'on puisse voir.