[Un Voyage en pirogue.]

Sur ce sable brûlant qui forme la limite maritime de toutes nos villes des Antilles, vous voyez sans cesse folâtrer, avec une turbulence d'enfant, de grands et fort nègres, bravant à demi nus l'ardent du soleil qui les inonde, pour occuper de leurs jeux et de leurs gambades les passans oisifs, dont ils cherchent surtout à captiver l'attention et à exciter l'hilarité.

Ces noirs si athlétiques et si gais, l'élite des hommes insoucians de leur race, sont ce qu'on appelle dans le pays, des nègres canotiers.

Ces embarcations longues, étroites, pointues, faites du tronc d'un seul arbre, rehaussées de fargues légères et recouvertes sur l'arrière d'un tendelet à rideaux, sont les pirogues que montent ces hercules africains.

Halées à sec sur le rivage et rangées les unes à côté des autres, de manière à présenter leur proue aiguë aux flots qui viennent se briser à sept ou huit pas d'elles, ces fragiles embarcations n'attendent que le signe d'un passager ou d'un voyageur pour glisser sur l'eau, poussées par les bras vigoureux de leurs canotiers, qui ne s'embarqueront qu'après avoir laissé voguer un peu au large et leur pirogue et le passager qui l'a affrêtée.

Une fois que les canotiers, sautant de l'eau à bord de leur petite barque, auront saisi leurs rames, se seront un peu disputés et auront dit, répété, crié jusqu'à satiété à leur patron: Un peu sur bâbord, un peu sur tribord, gouvernez sur la terre, venez plus du large, ne vous embarrassez pas du reste; bientôt le canot qui vous balance si nonchalamment sur la houle qu'il effleure, vous aura emporté à une lieue de votre point de départ.

Trois nègres avec leurs longs avirons, le patron avec sa large pagaie, suffiront pour produire cette vitesse. Mais pour peu que vous vouliez ne pas contrarier la marche du frêle véhicule, gardez-vous bien de faire un mouvement qui pourrait déranger l'équilibre sans lequel la pirogue qui vous transporte serait infailliblement exposée à chavirer sur vous. Il faut qu'allongé pendant tout le trajet sur le matelas ou la natte qui vous a été réservé, vous calculiez votre poids de manière à ne pas charger, ne fût-ce que d'une livre, un bord plus que l'autre. C'est un métier d'équilibriste que vous aurez à faire pendant tout le temps que durera votre traversée.

Les avertissemens au surplus ne vous manqueront pas dans les occasions nécessaires ou les incidens importans de votre navigation, et à chaque mouvement inopportun, le patron aura soin de vous crier plutôt deux fois qu'une: Bougez pas, maître; pesez pas tribord; tranquille, s'il vous plaît; chargez pas trop babord. Tant qu'il vous tiendra sous sa dépendance, il vous regardera bien moins comme son passager que comme le lest volant de sa pirogue; et vous, son maître ou son supérieur dans toutes les circonstances ordinaires de la vie des colonies, vous lui servirez une fois au moins, à lui esclave et nègre, de contre-poids et de moyen d'arrimage, comme ferait un ballot ou une mesure de lest à votre place. C'est une revanche que se permet de prendre l'être dépendant sur l'être dominateur, une petite compensation d'un moment à l'asservissement de tous les jours.

Mais n'allez pas vous imaginer que la contrainte locomotive que vous imposent les canotiers de la pirogue soit en apparence une loi nécessaire pour eux comme pour vous. Au contraire, pendant tout le temps où ils jugent à propos de vous emprisonner dans l'immobilité qu'ils vous ont recommandée, ils causent entre eux, ils chantent, ils se meuvent et passent quelquefois même de l'avant à l'arrière ou de l'arrière à l'avant pour prendre du tabac, une gorgée d'eau, ou partager une orange avec le patron, qui ne cesse de vous répéter pour mieux vous narguer: Tranquille là, maître; pesez pas tant babord.

Dans les premiers momens de cette étrange navigation, les Européens, peu faits encore aux voyages de pirogue, s'imagineraient que les précautions d'équilibre que leur imposent les nègres, et que ceux-ci paraissent négliger pour leur propre compte, ne sont qu'une mystification réservée malignement à l'inexpérience des nouveaux passagers; mais ce serait là une grande erreur. Les nègres canotiers, tout en prenant leurs aises dans leurs fragiles embarcations, comme ils le feraient à bord d'une lourde chaloupe de vaisseau, sont ce qu'on pourrait appeller les plus habiles pondérateurs du monde. Avec leur finesse extrême de perceptions physiques, ils acquièrent dans l'habitude du métier une science usuelle de statique si surprenante, que même en s'assoupissant quelquefois sur les bancs de leur pirogue, leur corps se balance au sein du sommeil, de manière à maintenir l'aplomb le plus parfait entre toutes les parties du canot qui semble plutôt voler sur la lame que vaincre la résistance de la mer. Jamais nos marins de l'Europe, les plus déliés et les plus alertes, ne pourraient approcher de cette délicatesse de tact, quand ils navigueraient dans les pirogues dès l'âge le plus tendre, jusqu'à l'âge où les marins sont ordinairement le mieux servis par leurs facultés et leurs sens.