Le canonnier tremble de tous ses membres, et son effroi redouble quand il entend le redoutable vaincu s'écrier en le montrant au médecin:
—C'est cet animal qui a fait ce beau coup.
—Ah! bon Dieu du ciel! mon général, si j'avais su!...
—Pardieu, si tu avais su! la belle fichue raison!... Je sais bien que ce n'est pas exprès que tu as été aussi bêtement maladroit; mais il n'en est pas moins vrai que.... Ahie! ahie! Le diable t'enlève à cinq cent mille lieues, triple imbécille!
—Eh bien! mon général, faites-moi fusiller, si ça peut vous faire le moindrement plaisir: je ne demande pas mieux, puisque je l'ai mérité par la chose de vous avoir cassé le bras indistinctement.
—Quand je vous disais, docteur, que c'était un imbécille! Ne voilà-t-il pas qu'il veut qu'on le fusille pour un mauvais coup de poing, porté en dépit du bon sens, et dont je ne donnerais pas deux sous! Voyons, qu'on me couche et qu'on me saigne.... François, tu feras dîner ce gros garçon copieusement, car je dois lui avoir donné une fière besogne en le rossant comme j'étais en train de le faire avant ce maudit accident.
Depuis ce temps-là, notre amiral, satisfait d'avoir trouvé un adversaire digne de lui, s'en tint prudemment au dernier coup de poing, qui venait de lui donner ses invalides. Ce fut, pour le héros, la bataille qui ferma glorieusement la carrière qu'il s'était ouverte à la force du poignet.
Son aide-de-camp, tranquille désormais dans le poste qu'il avait à remplir auprès du vieil athlète retraité, bénit mille fois le moment où il avait eu l'idée d'opposer le canonnier démolisseur à la fureur gymnastique de l'amiral; et le canonnier, devenu l'homme de confiance du général, regarda comme un coup du ciel la faveur à laquelle il avait été appelé le jour où il fut assez heureux pour casser le bras à son amiral.