Au surplus, il importe peu que l’architecture du XIIᵉ au XVIᵉ siècle soit qualifiée gothique ou ogivale: nous savons que ces deux qualificatifs ne sont pas plus exacts l’un que l’autre; le point capital auquel nous devons nous attacher, c’est de démontrer que la filiation que nous avons établie et prouvée par l’Architecture dite romane s’est continuée lentement, mais sûrement, en suivant les progrès de la civilisation dont l’art de l’architecture est une des manifestations les plus évidentes.

L’architecture dite gothique n’est pas le produit d’une génération spontanée; elle est la continuation ininterrompue, régulière, logique de l’architecture romane, de même que celle-ci n’a fait que suivre à son origine les traditions antiques pour les transformer successivement selon les besoins et les usages du temps. C’est ainsi que la coupole, d’origine orientale, traduite en pierre par nos ancêtres aquitains, vers la fin du XIᵉ siècle, a donné naissance à la voûte sur arcs-ogifs ou croisée d’ogives dont nous avons vu l’embryon dans les pendentifs des coupoles de Saint-Front.

Les grandes églises qui s’élevèrent, vers le milieu du XIIᵉ siècle, dans les riches provinces de l’Ouest, voisines de l’Aquitaine, étaient déjà voûtées sur croisée d’ogives, non pas à l’état d’essais timides ou rudimentaires, mais avec toute la sûreté acquise par des architectes expérimentés, en possession de puissants moyens d’exécution, et, dès la seconde moitié du XIIᵉ siècle, le nouveau système avait remplacé dans l’Europe occidentale tout autre mode pour la construction des voûtes.

Les architectes du domaine royal, et surtout ceux de l’Ile-de-France, avaient adopté les premiers la croisée d’ogives et, vers la fin du XIIᵉ siècle, familiarisés avec le nouveau système, guidés par leur esprit ingénieux et leur hardiesse professionnelle, ils inventèrent l’arc-boutant.

La croisée d’ogives succédant à la coupole, dont elle procède, fut la conséquence directe des traditions antiques; le parti adopté était une des étapes de la marche des idées, un perfectionnement logique, accompli sans s’écarter de la voie que les Romains, tout aussi hardis, mais plus prudents constructeurs, avaient sûrement tracée. La croisée d’ogives n’est donc elle-même qu’une suite des principes romains, perpétués et perfectionnés par l’expérience, tandis que l’arc-boutant, ou plutôt le système de construction dont l’arc-boutant est le caractère très particulier, accomplit à son tour une révolution radicale dans l’art de bâtir au XIIᵉ siècle. La stabilité, assurée dans les anciennes constructions à l’aide des masses formant les culées des arcs et des voûtes, était remplacée par l’équilibre des charges, système d’une hardiesse surprenante, dont les architectes ont tiré des effets merveilleux; mais en même temps innovation dangereuse parce qu’elle a pour conséquence de reporter au dehors les organes principaux, essentiels, vitaux que les anciens avaient toujours préservés en les établissant sagement au dedans.

Aussi faut-il constater que, si la voûte sur croisée d’ogives s’était généralisée en moins de cinquante ans dans toute l’Europe occidentale et même en Orient, le succès de l’arc-boutant fut beaucoup moins rapide dans sa propagation et plus restreint dans son application. Alors que dans le Nord, pendant le XIIIᵉ siècle et une partie du XIVᵉ, on édifiait, ou même on réédifiait en grand nombre les monuments religieux selon les formules de l’art nouveau, on élevait en même temps, dans le Midi, de grandes églises suivant les principes antiques.

Au Nord, les constructeurs hardis avaient adopté avec enthousiasme les nouvelles dispositions des églises à plusieurs nefs, toutes voûtées sur croisée d’ogives et dans lesquelles les voûtes surélevées de la nef principale étaient contrebutées par des arcs-boutants extérieurs.

Au Midi, soit par résistance à l’entraînement ou réaction contre le mouvement novateur, soit encore par fidélité aux traditions anciennes, les architectes prudents donnaient à leurs édifices une nef unique, large et haute, dont les voûtes, également sur croisée d’ogives, étaient maintenues par des contreforts puissants construits en dedans du vaisseau et dont on utilisait les saillies intérieures en disposant des chapelles dans les intervalles.

Ce dernier système de construction, d’une grande sagesse, parce qu’il est d’une solidité parfaite, rappelle ceux de la basilique de Constantin ou du Tepidarium des thermes romains de Caracalla; il assure la constante stabilité de l’édifice par la résistance de la masse des culées, et il semble être une protestation contre les miracles d’équilibre si fort en faveur alors dans les pays du Nord.

Du reste, le nouveau système des voûtes arc-boutées, qui n’apparaît dans le Midi qu’exceptionnellement et comme une importation, ne s’était pas établi, même dans son berceau originel, sans de grandes difficultés, car de graves mécomptes avaient signalé son avènement. En l’absence des sciences mathématiques qui ont apporté de si puissants leviers aux architectes modernes, il fallait aux constructeurs du XIIIᵉ siècle une habileté et une expérience étonnantes pour construire des voûtes intérieures et surtout neutraliser l’énergie de leurs poussées par des arcs-boutants réduits à leurs véritables fonctions d’étais permanents, les poussées de ces voûtes et les forces de ces arcs-boutants étant essentiellement variables suivant leurs portées et la résistance des matériaux. Il fallut de longs tâtonnements pour transformer en règles à peu près fixes les formules nécessairement empiriques des constructeurs novices, et ce n’est que vers la fin du XIIIᵉ siècle, et surtout dès les premières années du XIVᵉ, qu’on voit se résoudre ce difficile problème de construction. Et encore la solution n’en fut-elle pas acceptée partout, car ce qui était relativement facile dans les contrées où la pierre abonde devenait difficile, sinon impossible, dans celles où la brique, par exemple, était l’unique ressource des constructeurs.