Cependant la fortune de l’architecture dite gothique fut considérable, si grande même que des symptômes de déchéance, nés du succès trop rapide, se manifestèrent dès le XIVᵉ siècle. L’abus de l’équilibre, la diminution excessive des points d’appui, aggravée souvent par l’insuffisance des fondations et l’exagération de hauteur des édifices, la mauvaise qualité des matériaux, jointe à leur appareil défectueux par suite de l’empirisme des méthodes, la rapidité de l’exécution excitée par une émulation mal entendue, la pénurie des ressources, conséquence des convulsions sociales et politiques compliquées par les malheurs des guerres, sont autant de causes qui pourraient expliquer la ruine d’un art qui a brillé d’un si vif éclat, et l’on pourrait surtout en trouver la cause initiale dans l’abandon des traditions antiques. Suivies sans interruption pendant toute la période dite romane, ces traditions avaient préparé l’avènement d’un art séduisant sous sa forme nouvelle, s’affranchissant du passé suivant les idées du temps, mais dont le déclin fut aussi rapide que son ascension, car, à son aurore sous Louis le Gros et parvenu à son apogée sous le règne de saint Louis, il semblait être en décadence profonde avant la fin du XVᵉ siècle.

Le cadre restreint qui nous est assigné ne permet pas de faire la monographie des principaux monuments ni même de citer les plus célèbres; nous devons borner notre ambition, en suivant la filiation ininterrompue que nous avons prouvée dans l’Architecture romane, à essayer de faire la synthèse de la période architectonique qui, succédant à l’époque dite romane, commence au XIIᵉ siècle et paraît s’éteindre au XVᵉ.

La croisée d’ogives étant le caractère essentiel de l’architecture dite gothique et l’arc-boutant l’une de ses manifestations les plus intéressantes, nous étudierons leurs origines, leurs transformations et leurs principales applications dans l’architecture religieuse, monastique, militaire et civile. Nous nous arrêterons particulièrement sur l’architecture religieuse, parce qu’elle marque plus visiblement et plus grandement les progrès de l’art, non seulement par ses admirables édifices, mais aussi par les chefs-d’œuvre de sculpture et de peinture qu’elle a créés dans notre pays.

L’ARCHITECTURE GOTHIQUE

PREMIÈRE PARTIE
L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE

CHAPITRE PREMIER
INFLUENCE DE LA COUPOLE SUR L’ARCHITECTURE DITE GOTHIQUE.

La coupole, sous sa forme symbolique, est l’œuf d’où est sorti un système architectonique qui a causé une révolution des plus fécondes dans le domaine de l’art[2].

L’architecture dite gothique ne s’est pas manifestée spontanément et par une sorte de miracle. Comme toute œuvre humaine, elle a eu une fin qu’il est possible de constater; mais il est moins facile de fixer son commencement, même par une date approximative. Son origine se confond avec une période architecturale antérieure qui a préparé son avènement par une évolution et une transformation ininterrompues.

Les coupoles de Saint-Front ne sont pas une imitation de celles de Saint-Marc à Venise, car elles procèdent toutes de l’église bâtie par Justinien à Constantinople et dédiée aux saints Apôtres[3]. Ce qui est d’abord une importation en Aquitaine, par la forme, devient ensuite une œuvre originale par les particularités de la construction. Les architectes résolurent alors un merveilleux problème en établissant cet admirable principe architectonique qui consiste à reporter les charges des voûtes sur quatre points d’appui solidarisés par des pendentifs.

La construction des coupoles de Saint-Front, en pierre appareillée, fut à cette époque un événement considérable dans une contrée réputée comme le pays même de l’architecture et dans lequel les principes gallo-romains s’étaient le mieux conservés[4]. Aussi, dès la fin du XIᵉ siècle, de grandes églises abbatiales s’élevèrent-elles dans les provinces voisines, à l’exemple de celle de Saint-Front.