Cependant, tout en acceptant les principes nouveaux, les architectes du temps s’ingénièrent à les perfectionner; leurs efforts sont visibles et il est possible de constater le succès dans les premières années du XIIᵉ siècle. L’église d’Angoulême et celle de Fontevrault, entre autres, en donnent la preuve évidente. «On sent la préoccupation constante des constructeurs romans cherchant à diminuer les énormes masses des églises à coupoles primitives par une répartition plus pondérée et mieux entendue des poussées et des résistances, et en accusant ces points principaux par des contreforts qui commencent à saillir sur les faces extérieures de l’édifice[5].»
Le nouveau système de construction se propagea rapidement en s’affinant, en se perfectionnant, surtout en Anjou et dans le Maine. Les architectes des richissimes abbayes de ces provinces, puissantes par elles-mêmes et par leurs relations avec le monde religieux si fortement organisé en ce temps, perfectionnèrent encore les méthodes de l’école aquitaine. Ils transformèrent les pendentifs des coupoles en arcs indépendants ayant exactement les mêmes fonctions, découvrant logiquement un principe architectonique d’une simplicité étonnante, dont le succès fut si rapide que, dès le milieu du XIIᵉ siècle, il était appliqué systématiquement pour la construction des grandes églises à Angers, à Laval et à Poitiers.
Les travaux des architectes angevins furent nécessairement connus de leurs confrères du Nord, qui cherchaient, comme tous les constructeurs à cette époque, la solution parfaite de la grande question des voûtes. Les architectes de l’Ile-de-France, avec leur adresse professionnelle si particulièrement ingénieuse, s’approprièrent rapidement le système angevin et l’appliquèrent à la construction de leurs églises, grandes et petites, toutes bâties suivant les traditions basilicales, c’est-à-dire à trois et même à cinq nefs.
La coupole aquitaine en pierre appareillée a donc exercé une influence absolument directe sur l’architecture dite gothique, puisqu’elle a donné naissance à la croisée d’ogives, qui en est le principal caractère. Cette influence s’est manifestée d’abord dans la disposition générale des édifices à une seule nef, procédant directement de la coupole et voûtée sur des croisées d’ogives, puis dans les grandes églises, abbatiales ou cathédrales, bâties suivant les traditions basilicales et toutes voûtées de même.
Angers et Laval donnent des exemples originels des églises dont les travées sur plan carré sont voûtées sur des croisées d’ogives, qui remplacent désormais les pendentifs des coupoles.
L’église abbatiale de Noyon montre l’application de ce principe, nouveau au XIIᵉ siècle, aux églises à plusieurs nefs construites par les architectes du Nord. Les voûtes—primitives[6]—de Noyon étaient disposées sur plan carré; les arcs-ogifs, ou croisées d’ogives, reliaient diagonalement les piliers principaux et l’effort de ces arcs-ogifs était soulagé par un arc-doubleau, de secours pour ainsi dire, reposant sur des piles secondaires accusées à l’extérieur par des contreforts moins saillants que ceux des piliers principaux, et à l’intérieur par une colonne recevant les archivoltes latérales unissant les piles principales.
Ce système de construction, dont le principe a été appliqué, logiquement à Noyon par exemple, n’existe plus qu’à l’état traditionnel dans les grandes églises de Laon, les cathédrales de Paris, de Sens et de Bourges, pour ne citer que les principales et sans parler des innombrables églises édifiées suivant ces principes dans toute l’Europe occidentale. Dans ces grandes cathédrales les voûtes sont encore sur plan carré, jusqu’à l’adoption par les architectes, dans la première moitié du XIIIᵉ siècle, des travées égales voûtées sur plan rectangulaire et marquées, extérieurement et intérieurement, par des saillies et des piles égales, comme à Amiens, à Reims et dans un grand nombre d’édifices élevés depuis cette époque.
L’influence de la coupole sur l’architecture dite gothique est donc certaine. La vérité même se manifeste par les monuments qui existent encore et dont l’étude fournit les documents lapidaires les plus incontestables[7]. Il faut faire connaître cette vérité, non seulement pour obtenir une satisfaction archéologique, mais surtout pour démontrer de nouveau que la filiation existant depuis l’antiquité jusqu’à la période dite romane se continue certainement entre celle-ci et l’architecture dite gothique. Elle s’établit directement dans cette dernière période par la coupole de l’Aquitaine dont procèdent celles de l’Angoumois, qui donnent naissance en Anjou à la croisée d’ogives, précédant l’invention ou l’application de l’arc-boutant, qui est à son tour le point de départ d’une évolution nouvelle.
CHAPITRE II
ORIGINE DE LA CROISÉE D’OGIVES.
Dès le XIᵉ siècle on construisait des églises à une ou à plusieurs nefs et, la plupart du temps, pour ces dernières, les bas côtés seuls étaient voûtés d’arêtes, la nef principale étant couverte par une charpente. Puis on voûta les trois nefs, celles des bas côtés en voûtes d’arêtes ou en demi-berceaux continus destinés à contrebuter la nef centrale voûtée en berceau plein cintre, renforcée par des doubleaux saillants, et elles furent abritées par un comble s’étendant sur les trois vaisseaux. Ces édifices, timidement et lourdement construits, n’étaient qu’une imitation des basiliques romaines; ils avaient l’inconvénient d’être étroits, pour plus de sûreté, et sombres, parce qu’ils n’étaient plus éclairés dans la partie supérieure. Les architectes du moyen âge connaissaient donc, bien avant l’apparition de la coupole, la voûte en berceau et la voûte d’arêtes; cette dernière formée, suivant la tradition, par la pénétration de deux demi-berceaux. Ils avaient même essayé d’en perfectionner la construction en renforçant par une nervure saillante la courbe de pénétration, qui donne une ellipse ou un arc surbaissé. Mais ce nerf était simplement décoratif, car, dans la voûte romaine, l’arêtier en pierre, nervé ou non, est solidaire des maçonneries de remplissage au milieu desquelles il est noyé et dont il suit passivement les mouvements.