Fig. 163.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Entrée de l’abbaye. Châtelet.
CHAPITRE PREMIER
ENCEINTE DE VILLES.
Au moyen âge, l’architecture militaire n’avait de caractère particulier que dans ses dispositions défensives, car le mode de construction était exactement le même que pour toute autre œuvre architectonique. Les rares ornements d’architecture, comme les voûtes intérieures, les profils des consoles et des corniches qui décoraient les ouvrages militaires étaient évidemment de la même famille que ceux des églises, des bâtiments monastiques ou de tout autre édifice du même temps.
Les architectes latins, romains, gallo-romains ou ceux de l’époque dite romane ou de la période dite gothique construisaient tous les édifices: aussi bien une église qu’une forteresse, une abbaye ou une enceinte fortifiée qui en était souvent le complément nécessaire; un donjon ou un château fort de même qu’un hôtel de ville, un hôpital, une grange rurale ou une simple maison urbaine. L’architecte était alors le constructeur des édifices de toutes destinations et par conséquent de toutes formes et il n’était pas doublé, ainsi que nous le voyons, d’un savant, constructeur spécialiste, chargé de vérifier les calculs! Il n’existait pas encore des architectes et des ingénieurs séparant, divisant, par des fonctions spéciales, les diverses parties de construction d’un monument. Il n’y avait que des constructeurs, des maçons si l’on veut, mais qui étaient des architectes dans l’acception véritable du nom; ils traçaient les épures des ouvrages qu’ils avaient conçus et ils en dirigeaient eux-mêmes l’exécution dans toutes les parties et dans tous les détails, aussi soucieux de la solidité de l’édifice que de sa décoration.
Il est très curieux, sinon fort triste, d’observer que les Français qui ont propagé si généreusement dans toute l’Europe occidentale les principes de l’art au moyen âge sont précisément ceux qui les ont abandonnés les premiers et qui ont laissé s’établir chez eux une division qui n’existe pas dans les autres pays formant aujourd’hui cette même Europe occidentale. En Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Suisse et en Allemagne, les architectes sont en même temps ingénieurs, et pour eux l’art est intimement lié à la science. «Aussi certaines de leurs œuvres doivent-elles à cette alliance un caractère particulier qui doit nous inspirer de très sérieuses réflexions, et il serait possible de tirer de ces études comparatives plus d’un utile enseignement. Nous serions obligés tout d’abord de reconnaître que nous subissons actuellement le mouvement, au lieu de l’imprimer comme autrefois[70].»
L’ingénieur moderne paraît ne s’attacher, quant à présent du moins, qu’à satisfaire les nécessités impérieuses, en considérant comme négligeable tout ce qui n’est pas le produit rigide du calcul intégral. Il a réalisé des progrès réels par l’application mathématique de la science moderne. Il a déjà accompli, il est vrai, de véritables chefs-d’œuvre industriels qui répondent aux besoins du moment, sinon de l’avenir, par des ponts ou des ouvrages métalliques, surprenants autant qu’éphémères, en attendant qu’on revienne aux bons vieux ponts de pierre, moins étonnants, mais d’une durée certaine, comme ceux qui ont été construits par nos pères architectes.
Cependant il ne faut pas que l’auxiliaire d’hier devienne le maître de demain et que l’architecte, abandonnant ses hautes fonctions, si belles et si nobles jadis, devienne un simple ou même habile décorateur, en laissant s’éteindre des traditions éminemment françaises qui ont créé des chefs-d’œuvre français et qui doivent en enfanter encore pour la gloire de notre pays.