Si Viollet-le-Duc fut, comme architecte, un admirable éducateur par la séduction de son inimitable crayon, donnant à tout ce qu’il touchait un charme irrésistible; s’il eut le rare mérite, grâce à la magie de l’expression, de montrer, dans toute leur beauté, les œuvres de nos pères; s’il eut le grand talent de découvrir et de révéler l’architecture du moyen âge, en faisant avec une clarté incomparable l’étude physiologique, pour ainsi dire, des divers systèmes de construction par lesquels ce grand art s’est si glorieusement manifesté dans toute l’Europe occidentale et si particulièrement en France, Quicherat eut, comme archéologue, le suprême honneur de porter la lumière sur les origines de cet art en mettant sa grande science, sa profonde érudition et son admirable bon sens au service de la vérité qui fut toujours le but vers lequel tendaient ses généreux efforts.
Quicherat aimait l’architecture et surtout l’architecture du moyen âge, cet art merveilleux, suivant Victor Hugo, «inconnu des uns et, ce qui est pis encore, méconnu des autres»; cet art qu’on pourrait appeler national, puisque c’est en France qu’il a pris ce magnifique développement dont le rayonnement s’est étendu sur toute l’Europe, mais qui, s’il a pris rang dans l’histoire, n’a pas encore sa place dans l’enseignement de l’État, selon l’expression fort juste d’un grand artiste, professeur au Collège de France: M. Eugène Guillaume. «Fait illogique dans un pays qui assure la conservation de ses monuments historiques par un important service administratif, sorte d’ingratitude chez une nation qui, au moyen âge, a tenu le flambeau des arts.»
Indépendamment de ses nombreux ouvrages, parmi lesquels l’Histoire du costume en France est un des plus connus et des plus estimés, Quicherat professa pendant trente ans, à l’École des chartes, le seul cours public d’archéologie nationale qui se fasse en France. Ce cours n’a pas été imprimé par son auteur; mais ses mémoires, ses manuscrits et ses notes, accompagnés de croquis, ont été recueillis avec un soin pieux, presque filial, par plusieurs de ses élèves et notamment par M. le comte Robert de Lasteyrie, qui les publia sous ce titre: Mélanges d’histoire et d’archéologie.
Les ouvrages de ces savants forment un corps de doctrine archéologique dans lequel j’ai trouvé un puissant appui et dont les éléments m’ont guidé prudemment vers le but que je désire atteindre.
INTRODUCTION
Par respect pour les travaux des savants, il faut conserver la dénomination: Architecture romane, adoptée et consacrée par l’usage depuis plus de soixante ans; mais, pour l’amour de la vérité, il faut dire que la qualification: romane, appliquée à l’architecture, n’est pas contemporaine de la construction des monuments que nous allons étudier.
S’il est vrai que l’origine du grand art de l’architecture remonte à la plus haute antiquité, il est non moins certain que le mot roman, désignant la période historique qui fait l’objet de ce volume, est tout à fait moderne puisqu’il n’existe que depuis 1825.
C’est à cette époque seulement, nous apprend Jules Quicherat, que M. de Caumont l’a fait prévaloir; lui-même le tenait de M. de Gerville qui avait proposé aux antiquaires de Normandie d’appeler ainsi l’architecture postérieure à la domination romaine et antérieure au XIIᵉ siècle.
Cette architecture, que chacun baptisait à son gré de lombarde, de saxonne, de byzantine, parut à M. de Gerville devoir être appelée d’un nom qui ne fût pas celui d’un peuple, attendu qu’elle avait été pratiquée dans toute l’Europe occidentale et sans intervention prouvée des Lombards, ni des Saxons, ni des Grecs. Comme le terme de roman était dès lors appliqué à nos anciens idiomes; comme l’emploi d’éléments romains était, de l’aveu général, aussi sensible dans l’architecture qu’il s’agissait de qualifier, que la présence des radicaux latins dans les langues dites romanes; comme enfin on pouvait dire que l’une était de l’architecture romaine abâtardie, de même que les autres étaient du latin dégénéré, M. de Gerville conclut à ce qu’il y eût une architecture romane au même titre qu’il y avait des langues romanes.