L’idée est juste, mais les conséquences qu’on en tira et les applications qu’on en fit le furent beaucoup moins; car on voulut délimiter étroitement la période pendant laquelle les monuments devaient être appelés du nom de roman, si heureusement trouvé; on fit des classifications absolument arbitraires, qui n’ont existé que dans l’imagination de leurs auteurs excités par des découvertes prises par eux pour des inventions personnelles qu’il leur était permis de qualifier à leur guise. Ces classifications étaient trop précises, trop absolues, car il est bien évident qu’aux premiers siècles de l’ère chrétienne—époque à laquelle il est prudent de faire remonter l’origine de la période architecturale et architectonique, que nous désignerons dorénavant sous son nom de baptême archéologique, c’est-à-dire l’architecture romane—les artistes-constructeurs, les architectes, en un mot, suivirent les traditions des Romains et des Grecs, comme ceux-ci avaient suivi, en les perfectionnant, les traditions que leur avaient laissées leurs illustres ancêtres. Ils construisaient leurs monuments selon l’usage de leur temps, ou bien ils les modifiaient selon les transformations des idées religieuses.
On n’invente rien de toutes pièces, surtout en architecture; on découvre, on ajuste certaines formes selon les idées du moment; on les modifie en se les appropriant, mais une architecture nouvelle ne naît pas immédiatement d’un état social nouveau.
Ce fait est visible dès les premiers temps de l’Église. Les basiliques civiles, admirablement disposées pour contenir un grand nombre d’hommes, devinrent le lieu de réunion des adeptes de la nouvelle religion, sans autres modifications que la suppression des emblèmes du paganisme expirant et leur remplacement par les images du christianisme naissant.
Les églises élevées en grand nombre dès les premiers siècles sont bâties sur le plan des basiliques romaines avec les adjonctions nécessitées par les rites sacramentels et si, plus tard, elles se transforment sous l’influence orientale, on retrouve au même temps en Occident, jusqu’au XIᵉ siècle, les traces indélébiles de la tradition romaine manifestée par les dispositions particulières aux temples profanes modifiés ou construits dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, comme si le plan basilical avait été la forme hiératique imposée par la religion du Christ.
Avant d’être romane, en vertu de conventions archéologiques modernes, l’architecture était chrétienne, ainsi que le prouvent ses origines historiques.
Il fallut plusieurs siècles pour fonder un art nouveau; car la religion chrétienne, née sous Tibère, au plus beau temps de la civilisation romaine, produisit une grande réaction morale, mais souleva de violentes résistances et, par suite, de sanglantes persécutions. Les premiers chrétiens durent se cacher et la vie publique resta païenne dans toutes ses manifestations extérieures jusqu’au jour où Constantin, par le célèbre édit rendu à Milan en 313, proclama le christianisme religion d’État.
Dès lors les chrétiens se réunirent au grand jour; mais, dénués de tout et craintifs après tant d’épreuves, ils se contentèrent d’abord des asiles païens en s’établissant dans les tribunaux, bourses ou marchés, dans les basiliques civiles, en un mot, après les avoir ornées suivant les dogmes de la religion nouvelle.
L’art chrétien ne put s’élever que lorsqu’il eut acquis officiellement le droit d’ouvrir ses temples au culte mis en honneur publiquement. Les premiers architectes chrétiens conservèrent longtemps encore les dispositions générales des édifices païens transformés en églises chrétiennes, en imitant les formes auxquelles ils étaient habitués, en employant les matériaux qu’ils avaient sous la main et avec lesquels ils étaient familiarisés par des habitudes traditionnelles.
C’est ainsi qu’ils sauvèrent l’art antique de la ruine et de l’oubli, en gardant ce qui leur était utile, en ajoutant ce qui répondait à des besoins nouveaux et en maintenant les principes de construction consacrés par un usage séculaire.
Ce fut la véritable mission de l’art chrétien primitif. Il ne constituait pas un art proprement dit, car il n’était encore que la transition entre le déclin de l’art antique et l’aurore de l’art nouveau; ses commencements se confondent dans les derniers reflets du génie romain. Tandis que le feu de l’art antique s’éteignait, celui de l’art nouveau s’allumait et grandit jusqu’au Xᵉ siècle à mesure que ses relations constantes avec les nations voisines et l’Europe occidentale s’étendirent en transmettant aux peuples, comme des germes féconds, les grandes traditions monumentales de l’antiquité.