Si l’on veut trouver l’origine de l’architecture romane, il faut chercher bien au delà de la fin de la domination romaine et étudier à Rome les basiliques civiles transformées en temples chrétiens dès les premiers siècles du christianisme.
Il faut faire en Orient, et particulièrement dans la Syrie centrale, une excursion qui est singulièrement facilitée par le très curieux ouvrage de M. le comte Melchior de Vogüé, résumant les savantes et précieuses découvertes qu’il a faites si heureusement pour l’histoire de l’art.
Dès les premières années du IIᵉ siècle après Jésus-Christ, la Syrie devint une province romaine et fut le centre d’un mouvement architectural extraordinaire dont les effets ne firent que s’accroître jusqu’à la fin du VIIᵉ siècle. Des maisons, des palais, des villes entières se bâtirent comme par enchantement et, de même qu’à Rome, on transforma d’abord les sanctuaires païens, on éleva ensuite, et dès les premiers temps de la colonisation romaine, des églises appropriées au culte nouveau.
Ces découvertes ouvrent des vues nouvelles sur l’architecture chrétienne primitive du IVᵉ au VIIᵉ siècle, inconnue jusqu’à présent; elles sont de la plus haute importance parce que cette période de l’art a eu une action considérable sur le développement de l’art en Occident. On est transporté au milieu de la société chrétienne; on surprend sa vie, non pas la vie cachée des Catacombes, ni l’existence humiliée, timide et souffrante qu’on se représente généralement, mais une vie large et opulente, dans de grandes maisons en pierre, parfaitement aménagées et entourées de beaux jardins plantés de vignes; ses magnifiques églises à colonnes flanquées de tours existent encore presque complètement et, sans les tremblements de terre, il ne manquerait rien que les charpentes et les planchers des édifices.
Les églises reproduisent les dispositions et les formes des basiliques de Rome; le style de ces constructions est romain, modifié par les influences locales, tout en gardant le souvenir très marqué des arts antérieurs, et surtout par la nature des matériaux que les architectes avaient à leur disposition et qui ont imprimé à leurs œuvres un caractère particulièrement original. Dans les pays situés à proximité des forêts, les temples sont couverts en charpente; mais dans les contrées où la pierre seule est abondante, la couverture des édifices est formée par des arcs reliant les faces latérales aux travées de la nef et destinés à supporter des dalles de pierre formant à la fois le plafond et la toiture. Dans tous les cas, les moyens employés sont des plus simples et leurs dispositions rationnelles indiquent une science profonde et une habileté consommée, alliées à un sentiment d’art des plus délicats.
On voit même sur plus d’un point des églises du Vᵉ et du VIᵉ siècle entièrement voûtées et surmontées au centre d’une coupole de forme ellipsoïde, imitée des Perses et dont les essais, timides encore, marquent cependant les étapes d’un mode de construction qui devait prendre un peu plus tard, à Constantinople, un si grandiose développement.
Il faut analyser Sainte-Sophie pour constater la solution du problème et l’exemple complet d’un édifice rompant avec toutes les traditions de l’art grec et inaugurant un système dont la voûte est l’élément principal.
La cathédrale de Justinien n’est pas appareillée comme les monuments syriens; elle est formée de massifs de pierre et de maçonneries de blocages, disposés en arcs, en voûtes et en coupoles dont les poussées, réparties sur des points éloignés reliés par des arcs, sont solidement contrebutées et dont la surface intérieure est revêtue de mosaïques et de marbres.
Les architectes grecs: Anthémius de Tralles et Isidore de Milet, bâtirent Sainte-Sophie selon les principes romains, rappelant, par le parti architectural, les larges dispositions des immenses édifices romains du IIIᵉ siècle après Jésus-Christ, notamment les Thermes de Caracalla; les grands arcs sont subdivisés par des arcatures supportant une architrave ou une galerie au-dessus de laquelle s’ouvrent des fenêtres ou un réseau ajouré éclairant le vaisseau central.
L’influence exercée par les écoles orientales sur le développement des arts en Occident n’est plus contestable; les travaux de Vitet, de J. Labarte, de Waddington et de Melchior de Vogüé l’ont admirablement et surabondamment prouvé. Jules Labarte a démontré que Constantinople a été un grand foyer d’art, du Vᵉ au XIᵉ siècle.