La reconstruction du cloître, si amplement orné de sculptures, antérieurement à la soumission des moines de Moissac aux règles de Cîteaux, explique la contradiction qui existe entre la réforme imposée par saint Bernard relativement à la somptuosité des constructions monastiques et la richesse ornementale du cloître.

CHAPITRE V

ÉGLISES RONDES ET POLYGONES.—ÉGLISE DU SAINT-SÉPULCRE A JÉRUSALEM.

Sans vouloir faire l’historique des temples ronds, il est juste de rappeler tout d’abord l’un des plus anciens des édifices de ce genre: le Panthéon d’Agrippa, à Rome, que nous avons étudié avec l’attention que mérite l’un des chefs-d’œuvre du génie romain[65].

«Le vaste répertoire de l’architecture romane offre un certain nombre d’églises et de chapelles singulières par leur forme, qui est ronde ou approchant du rond. Elles dérivent d’édifices dont l’idée première remontait à l’antiquité chrétienne, quoique plusieurs d’entre elles aient été prises plus d’une fois pour des monuments païens... Le Saint-Sépulcre, dont la conquête fut le but de la première croisade, n’était plus l’éminente et magnifique basilique que Constantin avait fait bâtir sur l’emplacement assigné par la tradition au tombeau du Sauveur. Deux fois reconstruit, après deux destructions, l’une par les Perses, l’autre par les Arabes, il avait reçu, dès le VIIᵉ siècle, la forme qu’on lui voit encore aujourd’hui: celle d’une rotonde avec bas côté étagé; seulement cette rotonde, que les modernes ont coiffée d’une coupole en maçonnerie, reçut d’abord et garda pendant toute la durée du moyen âge un chapeau de charpente en forme de cône tronqué et ouvert à son sommet. Par là, le Saint-Sépulcre ressemblait aux temples hypèthres de l’antiquité. Son plan, d’ailleurs, n’était pas une nouveauté. Des rotondes avaient été construites pour l’exercice du culte chrétien avant le sac de Jérusalem par les Perses: témoin Sainte-Constance[66] et Saint-Étienne-le-Rond, à Rome, et notre Saint-Germain-l’Auxerrois de Paris, qui commença par être une église ronde, et bien d’autres encore. On ne peut donc pas dire que le Saint-Sépulcre renouvelé ait été la première église bâtie en rond; mais il est certain que, sous cette forme, elle devint un type qu’on imita dans toute la chrétienté. L’histoire nous apprend qu’on en fit en France, au XIᵉ et encore au XIIᵉ siècle[67], beaucoup de copies sur une grande échelle. Elles ne durèrent pas, car nous voyons à leur place des églises dans la forme ordinaire, par conséquent reconstruites. La disparition de ces églises, construites par les architectes romans à l’instar du Saint-Sépulcre, résulte des vices de construction de leur couverture. Tantôt, en effet, on voulut les coiffer de coupoles qui s’écroulèrent, tantôt on chercha à éluder la difficulté de construire une coupole en les recouvrant, comme le Saint-Sépulcre de Jérusalem, d’ouvrages en charpente; mais ces ouvrages furent la proie des flammes et entraînèrent dans leur ruine le bâtiment lui-même. Pourtant deux de ces essais, Saint-Bénigne de Dijon et l’église de Charroux, ont subsisté jusque dans les premières années de ce siècle, grâce à ce que la plus grande partie de leur diamètre avait été donnée au bas côté, tandis que la rotonde centrale y était extrêmement exiguë et, par conséquent, plus facile à couvrir; encore celle de Saint-Bénigne fut-elle hypèthre. Les imitations en petit, qui se sont conservées, permettent de conjecturer ce que furent la plupart de ces grands édifices[68]

Parmi les églises rondes les plus intéressantes, il faut citer: le Saint-Sépulcre de Neuvy (Cher), commencé en 1045, abandonné à la hauteur du premier étage et achevé un siècle plus tard; Saint-Bonnet-la-Rivière (Corrèze), dont la rotonde intérieure, de 10 mètres environ de diamètre, portée sur dix colonnes, est couverte en charpente ainsi que le bas côté; le temple de Lanleff (Côtes-du-Nord), ou prétendu tel, ruiné depuis des siècles et dont la rotonde intérieure, de 10 mètres, est portée sur douze arcades romanes; et enfin l’église Sainte-Croix, à Quimperlé, bâtie en 1081, qui s’écroula en 1862 et qui a été reconstruite sur ses vestiges dans ces dernières années.

Le prototype des églises polygones construites en Occident paraît avoir été l’église à huit pans, appelée le Temple d’or, que Constantin fit élever à Antioche, au IVᵉ siècle de notre ère.

Le plus ancien monument de ce genre en Europe est la chapelle palatine d’Aix, bâtie sous Charlemagne, dans les dernières années du VIIIᵉ siècle.

On connaît deux copies à peu près fidèles de l’église d’Aix-la-Chapelle: l’une du XIᵉ siècle, à Nimègue (Pays-Bas), et l’autre du XIIᵉ, à Ottmarsheim (Alsace) (fig. [122] et [123]). On connaît également des dérivés de ce type: l’église de Rieux-Mérinville, en France, et l’église du Saint-Sépulcre, à Cambridge, en Angleterre.

Les templiers affectionnèrent la forme octogone, sans doute parce qu’elle se rapprochait de celle de leur église mère, à Jérusalem, qui avait été élevée elle-même sur le plan du Saint-Sépulcre.