— Vraiment, pas de route ? Pas même de chemin tracé ?
— Rien, si ce n’est peut-être des pistes arabes, où il vous sera impossible de rouler. Enfin, vous verrez. J’avoue n’y être jamais allé à bicyclette. Peut-être arriverez-vous à pénétrer ; j’en doute.
Notre projet était, en effet, de traverser l’Algérie et la Tunisie, d’Oran jusqu’à Tunis.
Comme on le verra par la suite de ce récit, personne, en Algérie, ne put nous renseigner sur la meilleure voie à suivre pour arriver à Tunis à bicyclette en venant de l’Ouest par la frontière algérienne.
On s’accordait, à dire qu’il n’existait pas de route, mais que toutefois il y avait deux voies possibles, les uns prétendaient par l’extrême Nord, les autres, par le Centre. Le lecteur verra à quelles mésaventures nous conduisit ce désaccord, qui n’était pas encore tranché pour nous quand nos bicyclettes quittèrent la dernière ville algérienne pour rouler vers la frontière de Tunisie, au milieu des cailloux, dans les ravins, accompagnés par les aboiements furieux des chiens kabyles.
Je posai encore une question à notre excellent ami, M. Mallebay.
— Et sur la grande route, lui dis-je, dans la campagne, sommes-nous en sécurité parfaite ?
— Oui, répondit-il. Les attaques de voyageurs ne sont pas plus fréquentes que dans n’importe quel pays d’Europe. Toutefois, il y en a, c’est sûr ; aussi, ne voyagez pas la nuit, et, en tous cas, soyez armés. Pour rencontrer une bande de chenapans et recevoir un mauvais coup, il suffit d’une fois. Les populations arabes sont soumises, mais l’Européen, le roumi est toujours l’ennemi irréconciliable. Soyez prudents, voilà tout. Et surtout, oh ! c’est le point capital, que les Arabes ne soupçonnent pas d’argent sur vous. L’argent leur fait voir rouge.
— Parfait, cher ami ; armé, je le suis et sérieusement : j’ai mon revolver, huit millimètres dix. Et quant aux dispositions pour une prompte retraite, nous avons, mon compagnon et moi, nos chères petites montures. Avec elles, n’est-ce pas, rien à redouter ?
Nous étions arrivés à Alger le mardi 17 septembre ; nous devions quitter cette ville le lundi 23, pour nous rendre par le train à Oran, point de départ de notre expédition. Nous avions donc cinq grandes journées pour parcourir la ville.