Comme je me trouvais assis sur la terrasse du Café Moulin, il m’aperçut et vint à moi. Quand je lui contai nos aventures de route en Tunisie, il fut désolé, lui, l’ingénieur, précisément chargé du service des routes. En voilà un au moins qui put nous fixer d’une manière définitive, quoique, hélas ! un peu tardive.

Des routes, il y en avait en Tunisie. Mais, dame ! pas partout. Il y en avait une superbe de Bizerte à Sousse, du nord au sud, ce qui pour nous n’était d’aucune utilité. Mais il y en avait d’autres, notamment pour venir d’Algérie. C’était bien par la Calle que nous devions passer, par Aïn-Draham, pour marcher sur le Kef, et du Kef arriver à Tunis.

En certaines parties, la route n’était encore que tracée : Paris ne s’est pas fait en un jour ; mais enfin on pouvait arriver au but de ce côté.

En réalité, je ne regrettai rien. En effet, M. de Fages nous fit observer que de Tabarca au Kef, on traversait toute la Kroumirie, et que, ma foi, les chemins étaient encore très peu sûrs. Puis on risquait encore de s’égarer dans les parties inachevées.

Quoi qu’il en soit, les routes se construisent, et, sous peu d’années, elles sillonneront la Tunisie.

Le temps restait merveilleux dans cette ville populeuse. La gaieté des couleurs plus intense que partout complétait le permanent décor. Le costume tunisien est beaucoup moins uniforme que le simple burnous.

Comme dans la plupart de ces cités conquises, deux parts se sont formées, la ville européenne, la ville arabe, appelée les Souques. Ruelles plus populeuses et plus étroites encore qu’à Alger et Constantine, plusieurs voûtées, toutes à l’abri du vent et de la chaleur. Et là, comme dans une suite ininterrompue de cellules, des marchands de toute catégorie : marchands de fruits secs, en quantité, de pâtisseries, de tentures à l’infini bariolage, d’antiquailles, de bibelots de cuir, de parfumerie.

Un Tunisien, qui tenait une de ces boutiques enfouie dans une ruelle voûtée, n’ayant pu me vendre un bibelot, se fit commissionnaire et me proposa de me vendre ce que je voudrais dans toute l’étendue des Souques, à un prix inférieur au prix indiqué. « Avec moi, on ne vous grugera pas. » Grand merci ! Je me laissai conduire et achetai quelques bibelots. Si je fus volé, tant pis. J’étais prévenu depuis notre arrivée à Alger.

Un de nos hôtes cyclistes de Tunis me conduisit au Bardo. « Vous verrez là, comme guide, un colonel de l’armée du Bey. » Il fallait bien placer les officiers quelque part. Il paraissait parfaitement heureux, ce guide, tout frais et rebondi. Naturellement on me montra la table, la plume et l’encrier qui servirent à la signature du fameux traité entre la France et la Tunisie. Peu de tableaux. Ceux des monarques européens seulement et quelques scènes d’histoire ; la salle où le bey, d’un geste, graciait les criminels ou les envoyait à la mort. Au musée d’antiquités, enveloppé de démolitions, celles que nous avions aperçues à notre arrivée, une œuvre d’art unique au monde, un plafond entièrement en mosaïque d’une richesse tout orientale. Puis des poteries de l’époque carthaginoise, romaine et chrétienne.

Van Marke avait dédaigné le Bardo. Les Souques l’attiraient et il avait voulu les visiter une fois de plus. Par exemple, il ne refusa pas d’aller visiter les ruines de Carthage. Pour ma part, c’était ma grande joie de me trouver à Tunis, l’idée de pouvoir visiter les misérables restes de cette cité fameuse. Il fut entendu qu’on s’y rendrait pour notre dernier après-midi.