Voici que la grande ville approche, car les bourriquets, les chameaux, les voitures attelées de mulets passent maintenant.
Une immense suite d’arceaux apparaît à ma droite. Poussant ma machine dans les herbes semées de cailloux, je m’y rends. C’est un aqueduc de l’époque espagnole, en simples briques.
La piste est de plus en plus battue et les cavaliers tunisiens, les charrettes chargées de marchandises entassées en hauteur, les troupeaux, passent en nombre. Nous voici à quelques kilomètres de Tunis, dans le dernier petit bourg qui précède la grande ville, un lieu de rendez-vous sans doute, car il en a l’aspect : une guinguette, dont l’entrée apparaît sous une charmille, se dresse au milieu de plusieurs autres maisons bâties à la moderne. Et ici commence une route ferrée, bordée dès l’abord de deux haies épaisses de cactus.
On arriva dans les maisons basses, de forme orientale, près du Bardo, enveloppé de démolitions, et c’était partout un aspect d’Orient pauvre ; puis, encore un aqueduc superbe qui dominait notre route, mais toujours de l’époque espagnole, nous dit-on.
C’est là qu’un cycliste apparut, nous dévisagea, et se hasarda à demander si nous étions les Parisiens.
Alors, il nous raconta : « On ne savait où aller vous chercher. Par Tebourba, il n’y avait pas de route, on ne pouvait penser que vous arriveriez de ce côté. Tout un escadron s’est rendu sur la route de Bizerte, vers le Nord, supposant que vous auriez rejoint ce chemin-là. »
Enfin, c’était fini et bien fini. On entra dans Tunis et on arriva au café du Commerce, sur le cours central de la ville européenne, où nous attendaient plusieurs représentants de la colonie française, parmi lesquels le directeur de la Dépêche tunisienne, M. Vincent, professeur au lycée, plusieurs membres de la Société française de gymnastique la Gauloise, M. Moulin lui-même, propriétaire du café, où nous venions d’être brillamment accueillis et où nous devions l’être à nouveau, dès le lendemain et les jours suivants, accueillis comme cyclistes, mais aussi cette fois comme Français.
A l’hôtel de Paris, heureuse constatation, nos valises expédiées d’Alger étaient arrivées ! On juge si des vêtements traînés dans de pareilles expéditions doivent être en bel état et si on a hâte de les faire disparaître de la circulation.
A Oran, j’avais vu venir à moi, on s’en souvient, un vieux camarade d’enfance sous l’uniforme de capitaine de zouaves. Par une circonstance des plus singulières, je devais faire une rencontre analogue à Tunis, celle d’un parent éloigné, M. Eugène de Fages, ingénieur des Ponts-et-Chaussées.
Par un hasard des plus extraordinaires, c’est lui qui, étant ingénieur à Morlaix, m’avait, en l’année 1888, alors que je faisais un voyage pour le Petit Journal, donné le premier le goût de la bicyclette. On sait si, chez moi, ce goût s’est développé depuis.