Maintenant, rien, fini, le silence morne, le néant, rien, dis-je, que le bruit de nos aciers sonnant en tombant dans les cailloux ; car, par une fureur d’activité dans cette immobilité de caveau funéraire, on voulait rouler à tout prix sur ce terrain bouleversé par endroits.
On arriva aux fouilles les plus récentes. Cette fois on dut poser les machines. C’étaient de longues galeries, les unes à découvert, les autres voûtées et entrant profondément sous la terre. A chaque pas, c’étaient des ossements, ossements humains, tibias, os du crâne, mâchoires, puis des débris de poteries, des marbres aussi.
Quelles sensations suraiguës, quel frisson pour l’homme pénétré des souvenirs classiques, éveillait cette promenade dans le sol de Carthage ! Je ne pouvais mettre un terme à mes réflexions :
— « Ici peut-être, dis-je à mon compagnon, Hamilcar ou Annibal ont passé. C’est tout près de l’endroit où nous sommes, en tout cas, que ce prodigieux génie guerrier apporta le boisseau des anneaux d’or pris aux chevaliers romains ; ici qu’il habita, ici qu’il vécut. C’est ici peut-être que Régulus, fidèle à la parole jurée, vint se livrer à ses bourreaux. A cet endroit peut-être Marius vint rêver sur la ruine effroyable de cette grandiose cité. »
Chacun de nos pas dans les galeries souterraines m’arrachait une réflexion rappelant l’histoire de Carthage, histoire connue de moi d’autant mieux que toujours, durant le cours de mes études autrefois, je me passionnais pour la cause des Carthaginois contre la Rome envahissante.
Depuis que nous avions commencé notre exploration, un sérieux changement s’était manifesté dans les manières de mon compagnon Van Marke.
Sa placidité, durant notre voyage, ne s’était pas démentie. Il semblait n’avoir jamais eu l’idée qu’on pût être pressé. Il se laissait vivre. Agir avec une lenteur sereine, être le dernier partout, parler le moins possible, telle était sa constante habitude, on l’a vu d’ailleurs. Et ce qui dominait surtout chez lui, c’était même dans ses mouvements un phlegme qui semblait tenir d’une invincible langueur.
Or voici que depuis quelques instants il avait bien conservé sa sobriété de parole, mais un vrai changement, ai-je dit, s’était produit dans ses dispositions.
Est-ce que les souvenirs classiques l’avaient secoué, lui aussi, à la vue de ce sol pénétré de débris rappelant tant de formidables événements ?
Est-ce que mes exclamations constantes produisaient sur lui leur effet ? Toujours est-il qu’il semblait en proie à une fébrilité que je ne lui avais jamais vue et dont je ne le supposais pas susceptible.