Notre départ d’Orléansville avait été trop tardif. On franchit Saint-Cyprien des Attafs. Quand on passa Oued-Rouina, dernier hameau avant la ville de Duperré, située à une vingtaine de kilomètres en avant d’Affreville, la nuit arriva, rapide, brutale, en quelques minutes.

Ce commencement de soirée, même, nous parut fort long. Par dix fois, mon compagnon me dit : « Voici Duperré. » Des lumières, en effet, pointillaient dans la nuit, mais, rien ! Des Arabes nous renseignèrent et, détail à retenir, ils ne nous trompaient jamais. « Encore deux kilomètres ! » nous dit l’un d’eux en son accent guttural. On arriva vers huit heures.

On trouva tout à souhait : un petit hôtel fort coquet sur la promenade ornée de platanes et ce qu’il fallait pour se bien restaurer. Une mauresque d’une beauté peu commune, aux yeux grands et noirs, dont la physionomie tout illuminée d’intelligence ne le cédait en rien à sa prodigieuse activité, nous servit rapidement. Puis, comme on jugea qu’il était un peu tôt pour passer dans nos chambres respectives, sûrs d’avoir cette fois de bons lits, on s’assit quelques instants sur le devant de notre hôtel pour respirer un peu l’air et contempler cette soirée élyséenne.

Le vent du Sud soufflait encore ; il n’avait cessé de se faire sentir depuis onze heures du matin, mais il était faible ; puis, comme l’influence des éléments au point de vue des sensations se modifie suivant l’état physique des êtres qui la subissent, ce souffle éteint de fournaise nous semblait maintenant une brise délicieuse qui venait sur nous ainsi que sur Vasco le souffle d’éventail de l’amoureuse Sélika.

L’atmosphère chaude et pure reflétait de vagues lueurs roses ; et du ciel bleu, d’un bleu intense, s’épandaient les clartés sidérales qui, dans les nuits d’été, permettent de percevoir les objets environnants en sombres découpures sur l’horizon.

Autour de nous, une gaieté de couleurs vives, aux tons crus, du rouge, du blanc, du bleu, du vert, à profusion, et des voix claires d’enfants qui jouent.

A mesure que la soirée avançait, on venait là, sous les hauts platanes, aux gigantesques ramures, respirer à larges poumons ; des Arabes, quelques Européens se couchaient sous cet étincellement nocturne, ou se tenaient assis côte à côte, sans parler, comme si la jouissance de cet air endormant suffisait à leur bonheur.

Quel laisser-aller familial, quelle simplicité dans cette existence primitive !

C’est la vie au dehors, la vie insouciante et tranquille sous ce ciel enchanteur où la fièvre des grandes villes s’éteint comme absorbée par l’intarissable, fécondante et saine chaleur de la nature. Corps robustes et beaux, ils les ont tous, femmes et hommes, de toute race, malgré les duretés de la conquête.

Pays fortuné, qui garde souvent ceux qui l’approchent, tant son attrait est enveloppant ; soirée délicieuse, rêve enivrant et qu’il nous fallut pourtant abandonner sans en avoir pu goûter tous les charmes.