On fit halte au village d’Oued-Fodda. Une petite auberge européenne se présenta, à souhait. Des groupes d’Arabes se levèrent à notre vue et, comme un vol de moineaux, vinrent s’abattre autour de nos bicyclettes : ce fut une vraie séance ; ils en palpaient toutes les faces, toutes les moindres pièces, en poussant de petits glouglous d’admiration.

Ils y viendront, eux aussi, les Arabes, bien que les Européens d’Algérie les prétendent rebelles à toute espèce de civilisation, de quelque ordre que ce soit. Quand ces bons Arabes ont vu la première bicyclette, ils ont dit, paraît-il, avec toute l’ardeur de leur conviction : « Les Français sont devenus fous. »

Ils le deviendront à leur tour ; leur admiration pour la petite machine n’en était-elle pas l’indice ?

Un pauvre diable de bédouin, rencontré au sortir d’Oued-Fodda, ne dut pas la bénir, la « petite reine » ; il était à cheval et conduisait en même temps un mulet par la bride. A la vue de nos machines, le mulet bondit avec une telle violence, qu’il fit se cabrer le cheval et que le bédouin, ahuri, lâcha les guides qui retenaient le mulet. Celui-ci, se sentant libre, bond par bond s’élança à travers champs.

Comme nous poursuivions notre route, le mulet poursuivait la sienne en sens diamétralement opposé à la direction suivie par son maître. Le pauvre Arabe, constatant la fuite de son mulet, se mit à pousser des hurlements déchirants, dont l’intensité prolongée nous arracha, bien que fort marris de l’aventure, des larmes de rire.

Jamais, à coup sûr, gorge de musulman ne vit passer en son travers une avalanche d’injures aussi continue et qui alla frapper des oreilles aussi peu faites pour les comprendre. On essaya bien de modérer notre allure ; mais le mulet avait vu sans doute le diable en personne sous la forme de nos bicyclettes, car nous avions beau ralentir notre marche, il courait comme si une troupe de tigres enragés s’était mise à sa poursuite. Et l’Arabe hurlait toujours ses litanies, là-bas, derrière nous ; on en percevait maintenant le son vague ; mais avec quelle virulence il devait les pousser, car, fort éloignés de lui, l’écho de ses imprécations nous arrivait encore.

Enfin, il a dû retrouver sa bête, cet adepte de l’Islam ; le mulet, en effet, après une course frénétique, se disant peut-être à la fin qu’il n’était pas dans la bonne voie, fit volte-face et, parcourant un vaste demi-cercle, revint sur ses pas.

Cette comédie devait se renouveler souvent, et, comme on le verra plus tard, faillit une fois tourner au tragique, quand une fortune inespérée nous eut donné, à notre passage à Alger, une triplette pour nous escorter dans les Hauts-Plateaux, jusqu’à Constantine.

On passa le hameau des Attafs. La chaleur était intense, mais, ainsi que je l’ai fait observer déjà, cette journée nous trouvait fort dispos. La vallée était moins nue. Des palmiers nains partout ; puis, courbés sous le vent du Sud, les asphodèles. Elles semblaient moins tristes, ces plantes sauvages. Nos joyeuses dispositions rejaillissaient sur elles. Les jujubiers sauvages apparaissaient aussi.

C’est à Affreville, ai-je dit, que devait finir notre deuxième journée au pied de l’Atlas. On n’y parvint pas.