Un air glacial courait dans ces gorges, et il nous suffit, à nous ; la vue de ces êtres fabuleux se trémoussant sous ce ruissellement d’eau acheva de nous donner le frisson.

On finit par quitter la place, lentement gagnés par le froid, et les laissant hurler à l’aise et se débattre au fond de l’abîme, dans cet antre des temps mythologiques.

On continua la montée. Bientôt la route s’adoucit, tandis que la gorge s’élargissait et qu’autour de nous les campagnes réapparaissaient. L’abîme, à notre gauche, avait fait place à un val profond.

La triplette, suivie de Van Marke, marchait fort en avant de moi, à une centaine de mètres environ. Admirant le majestueux coup d’œil offert par les massifs montagneux qui nous environnaient, je ne prêtais nulle attention, soit aux faits et gestes de mes compagnons, soit à leur position avancée, quand un nouveau spectacle vint distraire mon attention et fixer mes regards : c’était sur le rebord du chemin, accroupi, contre l’accotement, les mains soutenant la tête, un Arabe. Il semblait être tombé là, épuisé ou de faim ou de fatigue, et dans l’impossibilité de faire un mouvement.

Je jetai bien vite les yeux vers mes compagnons, et je vis la triplette arrêtée ainsi que Van Marke, tandis qu’un mulet sans cavalier caracolait autour d’eux.

La scène était facile à deviner : le mulet effrayé par la triplette avait, dans un bond, renversé son cavalier ; mais qu’avait donc le malheureux Arabe ? Était-il blessé ? Quoi ? Il ne bougeait pas plus qu’une momie égyptienne.

Pendant que, mettant pied à terre, je m’avançais vers ce malheureux, mes compagnons revenaient sur leurs pas, l’un d’eux conduisant le mulet par la bride. Je ne pus retenir une petite semonce fraternelle à mes excellents mais jeunes amis pour avoir continué leur route tandis qu’ils voyaient le cavalier renversé par sa monture. Ils dirent que la chute n’ayant pas été violente, ils supposaient que l’Arabe allait se relever et remonter sur sa bête.

— Il y remonte si peu, dis-je, que voyez, on le croirait mort.

Madame Mayeur, qui parlait arabe s’avança vers ce pauvre diable et ce dernier, non sans effort, expliqua que la chute ne l’avait nullement blessé, mais qu’il était très malade en ce moment et incapable de marcher. Il demandait qu’on voulût bien le hisser sur son mulet.

Dans ces conditions, tout allait bien. Il ne devait pas en être ainsi plus tard. La petite scène tourna même au plus haut comique, quand le champion Perrin se mit en devoir de saisir l’Arabe pour le hisser sur le mulet, tandis que nous tous, y compris madame Mayeur, le poussions afin de le mieux installer, et avec le moins de dommage possible pour sa personne.