Et, comme Van Marke près de moi écoutait cette conversation, il se mit à rire, tranquillement, posément, mais son rire, pas plus que ses exclamations, ne variait d’intensité.
— Ah çà ! qu’est-ce qui te prend, toi, Albert, mon ami ? Tu ris, là, comme une petite mécanique qu’on vient de remonter. Parle, explique-toi.
Mais le plus doux des Albert continua à émettre par saccades mesurées et ininterrompues un rire terne.
Alors, cependant, comme il vit que je m’approchais de M. Mayeur pour examiner de près son maillot et connaître la vérité, il me dit, en scandant les syllabes à la façon méridionale : « Mais ce sont des mouches ; tu ne vois donc pas ? »
En effet, sa main agitée sur le dos du triplettiste rendit au maillot sa blancheur.
— C’est égal, dis-je, elles sont trop. Mais elles vont nous dévorer, ces mouches !
Et le fait est que le supplice était incessant et augmentait le désagrément d’une marche de plus en plus pénible. Partout, autour de nous, des montagnes ; sur le sol, des brousses. Notre but pour déjeuner était la ville de Bouïra, mais combien éloignée encore ; puis la chaîne du Djurdjura à passer !
Quand on avait traversé le village de Thiers, après Palestro, nous nous sentions à l’aise ; on avait continué sa route, disant : « On s’arrêtera à Bou-Haroun, marqué sur notre carte. » Mais on n’avait aperçu qu’un misérable gourbi et on était passé, d’un commun accord, sans même s’être consulté. Maintenant, plus de village ; là-bas, à notre gauche, le pic sombre du Djurdjura ; devant, une chaîne de montagnes, et partout le sol couvert de brousses ou de touffes semblables à des bouquets d’osiers.
Il était 11 heures ; nous mourions tous de chaleur, de faim et de soif, à tel point que consultant la carte chacun à tour de rôle comme pour lui arracher un nom de village, on dit : « Pas moyen d’aller de l’avant ; il faut revenir à cet endroit désigné sur la carte sous le nom de Bou-Haroun ; impossible que ce soit ces quelques huttes misérables, aperçues à notre passage. »
Mais revenir en arrière, non jamais. On ne put s’y résoudre, et pourtant, franchir la montagne, dévoré par une soif et une faim de bête fauve, c’était dur !