La pluie augmentait, car le voile gris s’élargissait en absorbant peu à peu toute la masse. Malgré l’intensité de la lumière qui nous enveloppait, on put voir des éclairs zébrant la traînée liquide. Des cataractes célestes s’effondraient, là, contre le flanc de la montagne.
Bientôt, le voile s’éclaircit, puis se fondit. Mais il laissait, comme la première fois, des blocs isolés, d’abord noirs et rouges, ainsi qu’il arrive toujours après les grandes pluies, avec le vent des régions Ouest ; blocs pendants, aux formes bizarres, aux échancrures accentuées, et de couleur limaille par places ; puis ces blocs s’éloignèrent vers le Djurdjura.
Pas une goutte d’eau n’était tombée sur nous, mais les deux orages avaient provoqué une saute de vent. Du Sud-Ouest il avait passé au Sud-Est ; c’était le sirocco qui commençait, car le Sud-Est, et non le plein Sud, est la véritable et exacte direction du sirocco, soit dit ici en passant, bien que m’étant servi plus d’une fois des mots « vent du Sud » pour désigner le célèbre vent africain ; mais je l’ai fait pour plus de brièveté et surtout parce qu’un vent de Sud-Est peut être, sans erreur, désigné sous la dénomination générale de vent du Sud, la direction des climats étant « oblique » comme la position du globe terrestre, dans toute cette partie de notre hémisphère du moins.
Et c’est ainsi que le véritable « Midi climatérique » de la France est du côté de la Provence et non du Sud-Ouest.
Malgré cette brusque opposition du vent contraire, on put rouler pourtant sans trop d’ennuis, grâce à notre bienheureuse triplette. La campagne était pittoresque autour de nous ; peu de végétation, surtout vers la droite où la campagne, toute nue, s’étendait ; mais près de la route et surtout sur notre gauche, un sol bouleversé, à teintes jaunes et rouges par places ; quelques habitations, rares pourtant, avec des cultures maraîchères. Une fois, mourant de soif, comme toujours, on pénétra, grâce à la bienveillance aimable des propriétaires, dans un jardin où se montrait un puits.
Et on puisa de l’eau, pendant un quart d’heure ; il nous semblait que la vue de cette eau, sortant du puits, nous rafraîchissait. On buvait, on barbotait pour le simple plaisir ; même on se jeta de l’eau, et madame Mayeur, prenant un seau, le vida sur la tête du jeune Perrin, qui se trémoussa, tout heureux, comme un canard.
On repartit. Le soir approchait. Et autour de nous, le paysage prenait des teintes nouvelles. La montagne devenait sombre de plus en plus ; mais contre le Djurdjura, dont nous étions tout près maintenant, les nuées qui de nouveau s’étaient rassemblées, poussées par le sirocco, devenaient rouges et d’instant en instant projetaient des lueurs plus vives sur la haute montagne.
Le soleil sombrait derrière nous. Il fallait songer à s’arrêter, avant la nuit.
Déjà, j’ai expliqué qu’à Ménerville nous avions, abandonnant la direction de l’Est, piqué droit vers le Sud, dans les montagnes ; une fois la chaîne du Djurdjura franchie, on avait par un vaste demi-cercle repris la direction de l’Est, en suivant la montagne ; mais voici qu’au pied même du Djurdjura (je désigne par le mot tout court la partie de la chaîne à son point culminant) la route nationale de nouveau fait un angle droit, et laissant à dos le Djurdjura, repique directement vers le Sud. A cet angle droit, la carte désignait un village : Beni-Mansour. Quand on y arriva, rien n’apparut.
— Tiens, tiens, dis-je, il n’y a rien ici. La carte désigne pourtant bien un point, très net, appelé Beni-Mansour.