Mais nous ne pouvions juger de son état exact ; toutefois il est à supposer qu’il n’était pas d’une exceptionnelle gravité, car elle put se maintenir sur son cheval, où on était parvenu à la replacer. Nous n’étions heureusement qu’à une faible distance de Sétif.

Quand tout le bataillon eut repris sa marche, après cet accident qui eût pu être de la dernière gravité, et dont même nous ne connaissions pas toutes les conséquences, n’ayant pu juger de l’état exact de la victime, l’explosion de mes sentiments se produisit. Et c’est le crâne de l’excellent Belge qui en reçut les éclats.

— Ah ! vraiment, dis-je, c’était bien la peine de recommander la modération dans l’allure. Pourquoi es-tu parti comme un fou ? Pour te faire admirer sans doute des cyclistes de Sétif ? Et s’il était arrivé un accident mortel ? La triplette marchait en avant, il fallait la laisser partir et rester près de moi.

J’allai jusqu’à déclarer que dans de pareilles conditions et puisque mes recommandations n’étaient point écoutées, je m’arrêterais à Constantine, ou je continuerais seul mon voyage.

Mon jeune compagnon, désolé de l’aventure, fut pourtant froissé de l’explosion de ma fureur, dirigée exclusivement contre lui, alors que la triplette était au moins aussi coupable. Son mutisme déjà grand fut cette fois complet. Habitué à marcher en avant, il affecta de rester à un mètre derrière ; mais ce léger nuage survenu entre nous se dissipa le jour même.

Il n’en pouvait être autrement, tout s’étant produit sous l’influence d’une émotion violente produite par la scène décrite plus haut.

Nos compagnons de Sétif nous quittèrent après une dizaine de kilomètres. L’un d’eux nous avait prévenus qu’un habitant du village de Châteaudun avait demandé des nouvelles de notre passage.

C’est à Châteaudun que nous devions finir notre journée, courte, mais mouvementée. Ce cycliste vint à notre rencontre à Saint-Donat, et la seconde partie de cet émotionnant après-midi s’écoula en sa compagnie, sans nul autre incident.

Notre nouveau compagnon se nommait M. Collangettes. Il était Français et établi depuis peu colon en Algérie. Il s’était marié et dans ce village de Châteaudun, heureux comme un roi, il se livrait à la culture du terrain qui lui avait été concédé.

Il se plaignit de l’administration du chemin de fer. Châteaudun était le centre de tout le pays environnant pour les marchés. Or, la voie ferrée, on ne sait pourquoi, passait à une dizaine de kilomètres au sud, à Télergma. Aussi, pour aller à Constantine, beaucoup prenaient la voiture, la diligence.