S’il est à la moitié de son repas et qu’on lui dise de partir, il part.
Midi et demi. Le temps presse. C’est la seconde séparation. Nous voici déjà en selle, le cap sur Épernay. C’est à peine si quelques minutes viennent de s’écouler que déjà nous voici, roulant vers la Champagne, sous un ciel éclatant de lumière, par la route toujours magnifique de la luxuriante et pittoresque vallée de la Marne.
Nous passons Tréloup, le pétillant village où les vignerons organisèrent une véritable émeute quand on voulut, il y a quelques années, s’occuper de faire subir à leurs vignes un traitement préventif dans la crainte de l’invasion prochaine du phylloxera. Les vignerons ont vu depuis que ce prétendu croquemitaine n’était pas né dans des imaginations de radoteurs. Voici Dormans, berceau délicieux, couché le long de la Marne, au confluent du chemin de Tréloup et de la route nationale.
Ici on s’arrête quelques secondes; c’est le pneumatique d’un de nos entraîneurs qui nous y oblige. La voie ondule de plus en plus; mais tout le monde est dans le plus parfait état, et nous roulons très vite vers Épernay.
Quand un navire aborde dans un port étranger et d’accès difficile, il reçoit à son bord un pilote du pays qui prend la barre pour conduire le bâtiment à travers les obstacles et lui faire éviter les écueils. Les voyages rapides à bicyclette peuvent, sous ce rapport, être comparés aux voyages sur mer, et dans les villes aux abords difficiles, il serait toujours intéressant d’avoir des «pilotes» du pays pour vous faire pénétrer dans la ville par les voies véloçables.
Nous n’avions pas à nous plaindre; les pilotes, nous les avions; ils étaient venus à notre rencontre pour nous faire pénétrer dans Épernay dont l’accès, précisément par la route nationale, est des plus dangereux; c’étaient d’excellents cyclistes du pays, braves camarades qui nous conduisirent à travers la ville et devaient quelque temps nous servir d’entraîneurs. Au passage sur la place principale, l’un de ces vaillants compagnons, M. Masson, nous amena chez lui et on salua Épernay par une formidable rasade de champagne.
Adieux, remercîments chaleureux à nos hôtes aimables, saluts nombreux aux cyclistes nos frères, après quoi nous nous élançons vers Châlons-sur-Marne. Un tandem monté par MM. Ollier et Rémond, de Reims, est devant nous. Ce sont des marcheurs de premier ordre. Plusieurs fois je suis obligé de faire ralentir le train que je trouve trop rapide. Willaume ne dit rien: que l’allure soit lente, qu’elle soit rapide, il suit le mouvement, c’est son état. Blanquies, lui, émet de temps à autre une opinion sur le rôle singulier qu’il est en train de jouer; il pédale joyeusement, et déclare que depuis longtemps il ne s’en était pas administré une pareille «tranche». Mais ce qui le fait éclater de rire, c’est de penser qu’il va se trouver bientôt nez à nez avec des Prussiens.
Le vent n’est pas trop violent; nous pédalons de concert, longeant la route blanche, quand soudain, sans que personne ait pu prévoir le coup, sans que rien d’anormal, du moins en apparence, se soit produit, sans que le moindre choc ait pu expliquer l’événement, Willaume perd l’équilibre et, avec une très grande violence, est précipité sur le sol.
En un clin d’œil, toute la troupe a mis pied à terre. On s’empresse autour du pauvre garçon dont il nous est impossible de nous expliquer la chute. D’ailleurs Willaume s’est relevé rapidement; il a une écorchure légère à la main; lui-même ne comprend absolument rien à ce qui vient de lui arriver: un léger étourdissement sans doute causé par la température devenue lourde et un peu orageuse. La machine n’a aucune avarie. On se remet en selle: «Ne faites plus attention à moi, déclare Willaume, je suis aussi bien que possible; continuons.»
La troupe se remet en marche vers Châlons-sur-Marne, où nous arrivons à cinq heures et demie du soir environ. Nous nous dirigeons aussitôt vers un hôtel où Suberbie a dû faire préparer un dîner.