Parmi les aimables confrères qui avaient pris congé pour cette petite excursion, MM. Philippe Dubois et Renault, tous deux rédacteurs au journal l’Intransigeant, avaient décidé de nous attendre au sommet de la côte qui précède la ville de la Ferté-sous-Jouarre. Je ne l’avais pas oublié, certes, car on n’imagine guère à quel point il est agréable pour des cyclistes lancés sur une grande route de se sentir attendus sur tel point par des amis ou connaissances. En arrivant donc en vue de la côte, tandis que Blanquies et Willaume roulent sans desserrer les dents derrière le groupe d’entraîneurs, je fixe d’un regard ardent le sommet de la butte, essayant d’apercevoir la silhouette de nos deux amis. Mais rien ne se dessinait sur le ciel uniformément bleu. «Nous attendre, ah! bien oui, pensai-je, c’est plus facile à dire qu’à faire. Oui, oui, au sommet de la côte, il n’y a pas plus de Philippe Dubois et de Renault que dans le creux de ma main. C’est pourtant surprenant. Me l’ont-ils assez répété qu’ils se trouveraient là, à nous attendre, l’arme au pied? Nous y voici, maintenant, nous y sommes, au sommet en question, et c’est désert.»

Nous roulons très vite à la descente vers la Ferté. Toujours personne. «Ah! ils sont fidèles, au moins ceux-là,» me dis-je une fois encore.

Alors je déclarai à mes compagnons: «J’avais noté un quart d’heure d’arrêt à la Ferté. Eh bien! pas d’arrêt. Pied à terre seulement pour la signature des livrets, puis en route. Nous franchissons la ville, et, à la sortie, nous nous arrêtons pour demander la signature d’un bourgeois complaisant.

Soudain, au moment où le bourgeois qui, par parenthèse, était une bourgeoise, appose sa griffe sur nos livrets, j’entends des cris joyeux: «Vous voilà, oh! mais, vous êtes en avance savez-vous.» C’étaient nos deux amis qui venaient d’arriver à grande vitesse. Philippe Dubois, la physionomie écarlate, ruisselante, et débordant de cette joie que seul procure cet exercice merveilleux de la bicyclette, continue: «Oh! mais oui, vous êtes en avance, nous ne vous attendions pas si tôt; nous nous étions avancés dans la direction de Château-Thierry, puis nous revenions sur nos pas pour aller nous fixer au sommet de la côte!»—«Parfaitement, mon brave, et moi qui vous calomniais odieusement, oh! mais, odieusement! Je vous accusais d’infidélité. Allons, allons, tout va bien, disparaissons.»

Mais avant de disparaître, on voulut livrer à nos gorges légèrement altérées un liquide rafraîchissant. Blanquies, dont l’effroyable estomac semblable au gouffre sans fond des Danaïdes, devait nous causer plus d’une stupéfaction, régla un premier compromis avec le liquide, en absorbant le contenu d’une suite de verres, ce qui le mit en joyeuse humeur; il commençait à exercer sa verve gouailleuse sur le nez du patron de l’établissement, quand le signal du départ fut donné. Le liquide en question devait d’ailleurs exercer une influence fort courte sur les tissus de notre ami, car il nous déclara ensuite être presque tombé en défaillance quelques instants avant notre arrivée à Château-Thierry, tant il était travaillé par une fringale sans exemple dans les annales de ses excursions vélocipédiques.

Aucun incident ne vint troubler notre quiétude, après notre départ de la Ferté-sous-Jouarre. Willaume ne disait pas un mot. C’était d’ailleurs sa manière, à lui, de manifester sa bonne humeur. Nous devions arriver à midi à Château-Thierry, situé à 98 kilomètres de Paris; à onze heures quinze nous faisions notre entrée dans la ville.

Devant l’hôtel de l’Éléphant, où M. Suberbie avait déjà fait préparer un copieux déjeuner, nos amis étaient là: lui, Suberbie, d’abord, qui attire toujours les regards par sa taille formidable, M. de Hermoso, rédacteur au Gil Blas, qui dans ce journal «détient» la rubrique vélocipédique et en a fait l’une des plus intéressantes de la presse parisienne et départementale.

M. de Hermoso avait espéré un moment nous accompagner par le train jusqu’à Vienne; malheureusement ses affaires l’avaient retenu à Paris, mais il n’avait pas voulu nous laisser partir sans venir nous faire ses adieux au cours de notre première étape. Cet aimable confrère, Espagnol de pure race, petit et d’une large carrure, à la barbe et aux cheveux d’un noir de jais, est bien la synthèse vivante de toutes les brillantes qualités qui distinguent le peuple espagnol: d’une franchise et d’une loyauté à toute épreuve; toujours aimable, serviable et chevaleresque, M. de Hermoso semble représenter le type accompli du chevalier sans peur et sans reproche. Chevalier, il l’est du reste, car il porte à la boutonnière le ruban de la Légion d’honneur.

Avec lui, se trouvaient son jeune secrétaire, M. Chérié, puis d’autres personnes dont les noms malheureusement m’échappent. Quelques minutes après, voici venir de fidèles compagnons restés en arrière: MM. Faussier, rédacteur au journal le Vélocipède illustré, et Dreux, retardé par une avarie de machine. A force de pédales, ils nous ont rejoints.

Tout le monde se met à table. Les mets disparaissent dans les estomacs affamés. Blanquies est effrayant pour ses voisins. Il dévore, ce qui ne l’empêche nullement de se divertir, au détriment de la patronne cette fois, à laquelle il trouve l’air absolument ahuri. Le liquide, la joie, les paroles, tout déborde à la fois. Willaume est à ma droite et froidement se contente de me déclarer qu’il mange bien. Oh! il ne se déferre pas facilement, l’excellent ami Willaume; il ne se plaint jamais. Il ne donne jamais le signal du départ, il ne commande jamais; c’est à peine s’il exprime une opinion, il obéit, c’est tout.