Nos livrets de recordmen, car des recordmen ne vont pas sans leurs livrets, devaient être signés par MM. Mousset et Peragallo, deux aimables sportsmen que nos lecteurs vélocipédiques connaissent de nom sans nul doute. A six heures moins trois minutes, nous avions les signatures de ces messieurs. J’allai saluer lord Ava, fils de lord Dufferin, ambassadeur d’Angleterre à Paris, dont mon compagnon Willaume venait à l’instant de me signaler la présence. L’ambassadeur d’Angleterre et son fils sont, disons-le en passant, de passionnés amateurs de cyclisme, au point que lord Dufferin a fait établir dans les jardins de l’ambassade une fort coquette piste vélocipédique.
A six heures sonnant, une vigoureuse poignée de main est donnée aux amis, accourus à notre départ, malgré l’heure matinale; puis, en selle!
Près de cent cinquante cyclistes se mobilisent aussitôt et l’armée se dirige vers les grands boulevards par la rue Royale. L’aspect du ciel annonce une journée superbe. L’horizon est estompé de vapeurs grisâtres auxquelles les reflets du soleil donnent par endroits une teinte de rose clair. Le vent roule de l’est. Mauvaise affaire pour nous, car il va nous heurter de front, avec furie, dans la campagne; mais, je n’ai pas un instant la pensée de me plaindre, car je sais que dans toute la région de la Seine ce vent nous assure le beau temps. Hélas! nous ne nous attendions pas au déluge qui devait nous surprendre à notre arrivée sur le territoire autrichien, et que rien alors n’eût pu nous faire prévoir.
Nous nous avançons à une allure très solennelle sur les grands boulevards. Le défilé est magnifique. Cent cinquante machines dont les aciers miroitent au soleil, s’avançant en groupe parfaitement ordonné, constituent toujours un spectacle incomparable. Ce sont des milliers de zébrures scintillantes qui éclatent de toutes parts comme des feux électriques. Flammes papillonnantes et fugitives, aussitôt nées, aussitôt éteintes.
L’administration a tenu sa promesse. Le boulevard est absolument sec. Les arroseurs sont là, mais ils se contentent de regarder. Dans les rues adjacentes, l’inondation s’arrête net au boulevard. Brave administration. Nous pouvons rouler à notre aise. Pas d’accidents à craindre. Néanmoins nous allons à une allure très lente, en raison du nombre des cyclistes présents; Paris est d’ailleurs plongé dans le sommeil. Seuls les arroseurs, des agents de police et quelques loustics contemplent cette marche solennelle du cyclisme triomphant à travers la grande capitale.
Willaume et Blanquies, mes deux compagnons, qui, pas plus que moi ne songeaient alors aux aventures prochaines, marchent à mes côtés, au milieu de l’escadron étincelant de mille feux. Nous traversons la place de la République, les boulevards des Filles-du-Calvaire et Beaumarchais, l’avenue Daumesnil; nous franchissons la porte de Picpus; nous voici dans le bois de Vincennes. Quelques cyclistes se joignent à nous, d’autres nous quittent. Nous longeons le polygone; il faut doubler un escadron de chasseurs. Au sortir de Strasbourg, dès le surlendemain, ce sera un escadron allemand qu’il nous faudra doubler.
Nous voici au passage à niveau de Joinville-le-Pont. Il est fermé, naturellement. Quand les cyclistes pressés trouveront libre un passage à niveau, c’est qu’un cataclysme sera sur le point de bouleverser l’univers. Mais voici qui est mieux: un train est passé, et on en attend un autre en sens inverse; le garde-barrière ne veut pas nous ouvrir la voie. Parbleu! tous ces contre-temps sont dans l’ordre. Nous perdons dix minutes, mais le temps est si beau et la route est si belle! Seul le vent va nous causer quelques ennuis.
Nous sommes sur la grande route et nous venons de passer la fourche de Champigny; nous avançons sous un dôme de feuillage, dans la direction de Lagny et de Meaux. L’escadron s’est égrené au point d’être réduit à rien; maintenant nos entraîneurs officiels sont devant nous et le train s’accentue. Ces entraîneurs sont pour la plupart des champions du cycle habitués de nos vélodromes parisiens, notamment MM. Merland et Chabaud, Dreux et Plewinski, montés à tandem. Parmi eux se trouve également un coureur qui devait, quelques jours après notre retour de Vienne, remporter une grande victoire sportive, Lesna, vainqueur de la course Bordeaux-Paris.
Tous, munis de jarrets solides, nous mènent maintenant à une allure rapide; nous arrivons à Meaux où nous faisons un arrêt de quelques secondes à peine; nous roulons vers La Ferté-sous-Jouarre. Le ciel est radieux, le vent souffle toujours violemment de l’est, mais nous sommes entraînés par des hommes du métier, qui combattent pour nous et nous débarrassent de cet ennemi mortel.
La veille de notre départ, plusieurs journalistes de nos amis, redoutant l’allure peut-être un peu rapide de notre marche, avaient décidé de se rendre par le train, les uns sur la route, entre Paris et Château-Thierry, les autres directement dans cette dernière ville où nous devions arriver vers midi pour déjeuner, et où, par suite, on avait fixé le rendez-vous général. C’était une partie de plaisir organisée à l’occasion de notre voyage.