En réalité un enfant de Paris, un pur-sang de Montmartre, un gavroche légèrement mâtiné de Gascon, blaguant tout ce qui n’est point Parisien, aimant ses aises, mais toujours excellent camarade et prenant la vie par le bon côté.
Enfin un dernier personnage devait compléter le groupe joyeux des quatre anabaptistes.
Dans le courant de l’hiver, un jeune tchèque, du nom de Chalupa, vint me rendre visite au Petit Journal.
«J’ai appris votre voyage, me dit-il; voulez-vous m’accepter en votre compagnie? Voici. Je suis originaire de la Moravie, j’habite Paris depuis trois ans, et je voudrais aller passer quelques jours dans mon pays. Comme je connais parfaitement les deux langues française et allemande et même les patois autrichiens, je pourrai vous être d’un très grand secours.»
J’acceptai. Toutefois l’aspect frêle du pauvre Chalupa m’inspira le conseil suivant que je lui donnai aussitôt:
«Je crains bien que vous ne puissiez suivre notre marche forcément assez rapide. Pourquoi partir de Paris avec nous? En France, nous n’avons nul besoin d’un interprète. Rendez-vous donc à Strasbourg par le train et de là vous partirez avec nous.»
Chalupa, le brave Chalupa, suivit ce conseil, et on verra par la suite de ce récit qu’au moment de notre passage à Strasbourg, au milieu du triomphe qu’on nous y avait préparé, Chalupa se trouva fidèle au poste et, depuis cette ville, partagea une grande partie de nos multiples aventures.
II
LE DÉPART
Le lundi matin 23 avril, à six heures moins dix minutes, j’arrivais sur la place de la Concorde, par la rue Royale, après avoir expédié armes et bagages chez l’homme qui devait suivre la troupe joyeuse par le train durant le parcours entier, M. Suberbie. C’est déjà lui qui, durant mon précédent voyage à Madrid, avait accompli ce métier énervant, et il s’en était acquitté avec un sang-froid et une patience tellement inaltérables que je n’avais pas hésité à solliciter une seconde fois son concours.
Au moment de mon apparition sur la place de la Concorde, une foule de cyclistes et de curieux assiégeaient déjà l’obélisque de Louqsor. Blanquies était à son poste. Willaume y arrivait presque en même temps que moi. Nos costumes étaient fort simples: veste et culotte classiques, avec bas, maillots de laine, et chapeaux de feutre mous. Nul embarras sur les machines.