»L. Morin,
»Chef des bureaux du service de la
voie publique de Paris.»

Après cette lettre, j’étais tranquille. J’ai dit que le voyage à bicyclette de Paris à Vienne, je devais l’accomplir en compagnie de M. Louis Willaume.

Pour des excursions de ce genre on comprendra qu’il soit difficile de choisir un compagnon, en raison des fatigues énormes qu’elles comportent. Henri Farman, qui déjà avait fait avec moi le voyage de Madrid, n’ayant pu, cette fois, par suite de ses occupations, entreprendre celui de Vienne, Louis Willaume me paraissait, parmi mes amis, désigné pour accomplir ce trajet. Déjà il avait fait avec moi le tour de France à bicyclette et j’avais constaté chez lui une endurance au moins égale, voire même supérieure à la mienne. A la suite de cette équipée, il manifesta un vif désir de recommencer. Mon projet de voyage de Paris à Vienne venait là juste à point.

Louis Willaume est né à Commercy, de parents Français; il n’a donc rien d’un Anglais comme race. Toutefois, circonstance assez singulière, il en a le flegme et même la physionomie. Il s’exprime avec une lenteur qui ne se dément jamais. Il est bien découplé, et de taille moyenne. Son athlétique maigreur lui donne au premier abord l’air un peu rébarbatif que la douceur de son regard et la lenteur de sa conversation toujours simple démentent bien vite. Au demeurant, le plus agréable des compagnons de route.

Louis Willaume était mon compagnon officiel. Deux autres personnages s’étant trouvés mêlés durant la plus grande partie du trajet à nos aventures, je dois ici les faire connaître au lecteur.

Une quinzaine de jours environ avant notre départ, le comte R. d’A..., avec qui j’ai à Paris d’excellentes relations, vint me faire la proposition suivante: «J’ai un ami qui, depuis l’annonce de votre voyage, meurt d’envie de partir avec vous. Voulez-vous l’accepter en votre compagnie? Vous n’aurez pas à vous préoccuper de lui. Il vous suivra, voilà tout.»

J’acceptai de grand cœur la compagnie du jeune homme, M. Blanquies, en manifestant toutefois quelques craintes sur la façon dont il pourrait supporter les fatigues du voyage.

«Je crois qu’il vous suivra, me dit M. R. d’A...; d’ailleurs c’est son affaire.»

Dès le lendemain M. Blanquies me fut présenté. Il me parut, en effet, taillé de manière à pouvoir affronter les fatigues les plus excessives, malgré ses vingt ans seulement.

Grand, large d’épaules et de poitrine, le teint bronzé, M. Blanquies m’apparut comme l’un des héros que le romancier Cooper met si souvent en scène dans ses récits d’expéditions contre les Indiens du Nouveau-Monde.