M. Morin réfléchit un instant. Il passa de nouveau la main sur son front, puis, brusquement, relevant la tête, il me dit ces simples mots: «C’est entendu, Monsieur, ce sera fait; vous pouvez y compter.»
Je ne savais en quels termes remercier M. Morin de la faveur qui m’était faite. Je partis heureux de pouvoir annoncer aux amis que nous pourrions rouler tranquilles sur les grands boulevards, le 23 avril au matin.
Trois ou quatre jours après, quand la nouvelle fut connue, plusieurs journaux de Paris, je l’ai dit, exercèrent leur verve sur cette faveur exceptionnelle faite par l’administration de la Ville de Paris à un cycliste. Je dois, toutefois, le reconnaître, la critique, quoique railleuse, ne fut nullement mordante. Un seul journal parut vexé. Il déclara qu’on faisait à Edouard de Perrodil une faveur qu’on ne faisait pas au Président de la République!!!
De pareilles réflexions dans de pareilles circonstances étonnent vraiment.
Jamais un journal ne perdra l’occasion de blâmer l’administration française de sa morgue à l’égard des particuliers, et le jour où cette administration accorde une faveur à un de ces particuliers, le même journal le trouve mauvais. Tant, hélas! il est difficile d’être juste et logique dans les appréciations à l’égard des gouvernements ou de ce qui y ressemble.
Toutefois ces critiques eurent un bon côté: elles me montrèrent jusqu’où devait aller la bienveillance administrative à mon égard. Craignant qu’elles eussent provoqué dans l’esprit de l’administration un revirement, j’écrivis une lettre à l’aimable chef de bureau, M. Morin, afin de lui rappeler sa bonne promesse. Par retour du courrier, je reçus la réponse suivante:
«Paris, le 21 avril 1894.
»Monsieur,
»En réponse à la lettre que vous avez bien voulu m’adresser ce matin, j’ai l’honneur de vous informer que, suivant le désir que vous m’en avez exprimé il y a huit jours, des ordres ont été donnés pour que l’arrosage de la place de la Concorde, de la rue Royale, et des boulevards, jusqu’à la Bastille, n’ait lieu, lundi prochain, qu’après le passage des vélocipédistes qui vous accompagneront.
»Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.