Dans l’itinéraire que j’avais tracé, et qui passait par Château-Thierry, Nancy, Strasbourg, Stüttgard, Ulm et Lintz, j’avais fixé le point de départ place de la Concorde. La raison en était simple. Outre que cette place forme un point aussi central que facilement abordable pour tous les cyclistes, elle est voisine du domicile de mon compagnon Willaume et du mien, tous deux situés à deux pas de la rue Royale. Le départ devant être donné à six heures du matin, nous avions quelques chances de plus d’être exacts au rendez-vous. Mais une question restait à régler: par quelle voie opérerions-nous la traversée de Paris, question importante dans ces sortes d’expéditions, une grande quantité d’amis connus ou inconnus se disposant toujours à vous faire escorte ou à vous attendre au passage. Tout d’abord, j’avais pensé à la rue du Faubourg-Saint-Antoine, mais, je changeai bientôt d’avis, en raison du pavé assez mauvais de ce côté, et en outre, des nombreux maraîchers installés le long de cette rue.

Je songeais au boulevard Saint-Germain, malgré les rails de tramways qui y sont fort gênants, lorsque, un jour longeant les grands boulevards, je résolus catégoriquement de fixer par là l’itinéraire.

Seulement, une difficulté très grande se présentait, et c’est cette difficulté même qui m’avait fait repousser l’idée la première fois qu’elle m’était venue à l’esprit. Mais maintenant, dans l’admiration où j’étais de cette voie superbe, je résolus de vaincre l’obstacle.

Il s’agissait de l’effroyable cloaque qui, chaque matin, juste à l’heure où nous devions passer, remplace la ligne des boulevards, par suite de l’arrosage à outrance qui y est opéré.

Obliger tous les cyclistes à rouler dans ce cloaque, jamais; d’autant que des chutes graves pouvaient se produire. Je n’hésitai pas. On a accordé une faveur au Petit Journal à l’occasion de la grande course Paris-Brest, on en accordera bien une semblable, me dis-je, à l’un de ses rédacteurs.

Et, cette réflexion faite, je me rendis à l’administration de la Ville de Paris, avenue Victoria. Je trouvai M. Mourot, l’un des chefs de service dont je croyais que dépendait l’arrosage de la voie publique et à qui j’étais recommandé par M. Pierre Giffard, le chef des informations du Petit Journal. M. Mourot connaissait déjà mes projets annoncés par les journaux; il me dit, quand je lui eus fait part de mon désir, cette parole que je cite textuellement et dont je certifie l’authenticité. Cette parole montrera que s’il est des hommes quelquefois peu aimables dans l’administration française, il en est d’autres qui savent faire largement oublier cette particularité fâcheuse. M. Mourot me dit donc: «Si ce que vous me demandez dépendait de moi, ce serait déjà une affaire entendue, mais la chose regarde un de mes collègues, M. Morin, chef de bureau, chargé de la voie publique dans le service des travaux de Paris. Je vais vous faire conduire auprès de lui avec un mot de recommandation.» Si j’insiste sur ces détails, c’est que le résultat que j’ai obtenu a excité la verve de plusieurs de mes confrères de la presse parisienne qui en ont fait un sujet de longue dissertation. Il faut bien remplir les colonnes des journaux.

Me voici donc dans le bureau de M. Morin, qui, après avoir pris connaissance de la lettre de son collègue, me demande quel sujet m’amène auprès de lui. J’explique à M. Morin que je dois me rendre de Paris à Vienne à bicyclette, que le départ de Paris étant fixé à 6 heures du matin par les boulevards, l’arrosage, battant son plein à ce moment, pourrait être dangereux en raison du nombre des cyclistes qui ne manqueraient pas de nous faire escorte, et je demandais que, par une faveur toute spéciale, on voulût bien suspendre l’arrosage à cette occasion, ce qui d’ailleurs ne constituerait jamais qu’un retard d’une demi-heure ou une heure au plus dans le fonctionnement du service.

Tout d’abord M. Morin, dont l’accueil ne le cédait en rien à celui que j’avais reçu de son collègue, mais qui semblait préoccupé en ce moment, parut ne pas parfaitement saisir ma proposition:

—Vous désirez, me dit-il, après avoir passé la main sur son front avec l’air d’un homme absorbé par plusieurs affaires à la fois, que les arroseurs cessent de fonctionner au moment de votre passage?

—Pardon, pardon, répondis-je aussitôt, ce n’est pas cela; suspendre purement et simplement l’arrosage au moment où nous passerons serait insuffisant: je désirerais que l’on n’arrosât pas du tout; en d’autres termes que l’arrosage des grands boulevards, qui se fait habituellement, je crois, vers cinq heures ou cinq heures et demie, ne commençât qu’à six heures dix minutes.