Le correspondant du Petit Journal à Châlons, averti de notre arrivée, se présente à son tour, et vient prendre de nos nouvelles.

«—Des nouvelles? Excellentes. Vous voyez, tout le monde est dispos.» Sauf Willaume toutefois, que sa chute a fortement bouleversé. Willaume ne peut décidément avaler une seule bouchée, malgré des efforts réitérés.

Quand le signal du départ est donné, mon compagnon de route n’a pu encore rien prendre. Circonstance qui m’eût fortement inquiété, si je n’avais connu l’endurance et le courage surhumains de Willaume. Lui-même déclare d’ailleurs qu’il ne ressent aucune fatigue. Sa chute l’a un peu remué, voilà tout.

Nous partons donc, le cap sur Vitry-le-François, où mon vaillant compagnon allait me plonger dans les plus cruelles perplexités; mais son courage inouï devait surmonter tous les obstacles. Il était près de sept heures. Notre journée devait finir à Bar-le-Duc seulement, à 260 kilomètres de Paris.

III
LES TOURMENTS DE VITRY-LE-FRANÇOIS

Au départ de Châlons-sur-Marne, le soleil s’abaissait à l’horizon et la chaleur du jour faisait place d’instant en instant à la plus délicieuse température. Le vent s’était calmé. Les objets s’estompaient à travers une atmosphère cendrée que les rayons rougissant du soleil pénétraient de lumière. Les lointains, perdus peu à peu dans la transparence vaporeuse de l’air surchargé d’humidité printanière, attiraient encore le regard en absorbant la pensée. Au ciel bleu, quelques rares nimbus couvraient l’horizon dans la direction de l’ouest. Nimbus, fâcheux nimbus qui étaient comme un signe avant-coureur d’un changement dans les courants atmosphériques.

Ainsi qu’il arrive toujours après un ravitaillement bien conditionné, chacun se taisait: en ce moment tous semblaient se complaire dans l’indicible douceur de l’air et le spectacle enivrant de la nature.

Nous n’avions, du reste, les trois compagnons, nulle préoccupation de temps ou d’itinéraire. Nous étions en avance d’une demi-heure environ sur nos prévisions; d’autre part, de nombreux entraîneurs, parmi lesquels de jeunes cyclistes du Club de Vitry, venus à notre rencontre, nous entouraient. Nous n’avions donc qu’à nous confier à eux et à les suivre, en continuant à admirer l’aspect général de la campagne environnante dont le panorama, orné d’une infinie variété de couleurs, se déroulait devant nous.

Nul incident sur cette partie de la route parcourue à un train régulier. Willaume, comme les autres, se taisait. C’était, on le sait, son habitude, à lui. Il pédalait avec son aisance ordinaire. Toutefois, je ne pouvais m’empêcher de me dire: «Comment arrivera-t-il au bout de son étape? On a beau être d’une vigueur herculéenne, il y a une fin à tout. Les forces s’épuisent quand on ne met rien dans l’estomac. Or, ce pauvre ami n’a pu rien absorber depuis Château-Thierry; c’est peu.»

Une fois j’interrogeai mon excellent compagnon de route; il me répondit que sa santé était parfaite. Cette réponse ne me rassurait encore qu’à moitié sur son état véritable, car je savais que l’énergie de Willaume allait jusqu’aux dernières limites imaginables, et que tant qu’il lui resterait de la force pour pédaler, il irait de l’avant. J’en connaissais un exemple. Dans une course donnée l’année précédente de Paris à Trouville, Willaume suivait un entraîneur dont la machine effraya un cheval non attelé. L’entraîneur put éviter la ruade de l’animal; c’est Willaume qui fut atteint. Il fut précipité sur le sol et se releva affreusement blessé, le visage ensanglanté. Dans un pareil état, le valeureux champion eut le courage de continuer la course alors qu’il restait encore plus de cent kilomètres à faire par un temps affreux, et arriva premier. Quand je le vis le soir même, il était méconnaissable. La partie gauche du visage ne formait qu’une plaie.