Cet exemple connu de moi suffisait à me prouver l’endurance incroyable de mon compagnon, et jusqu’à quel degré de souffrance il irait sans se plaindre. Il était environ huit heures trois quarts, quand les entraîneurs nous annoncèrent que nous entrions dans Vitry-le-François. La nuit était venue. Encore quelques coups de pédale et nous arrivions dans le café, siège du Véloce-Club de Vitry où un grand nombre de personnes se trouvaient réunies, parmi lesquelles le président entouré de la plupart des membres du Club.

Depuis que le sport a reçu en France, et même dans le monde entier, la formidable impulsion qui a eu pour point de départ la campagne du Petit Journal restée célèbre, il s’est formé partout des sociétés cyclistes, quelques-unes peu développées encore, d’autres extrêmement prospères. Ces sociétés ont créé une sorte de vaste fédération du cyclisme qui a abouti à une véritable Internationale, ou, si l’on préfère, à une franc-maçonnerie d’autant plus active et efficace qu’elle a été spontanée: fédération douée aujourd’hui d’une vitalité sans exemple. Une fraternité, dont on a presque peine à s’expliquer la vivacité, règne entre tous les adeptes. L’un d’eux, quelle que soit la nationalité à laquelle il appartienne, quelle que soit sa patrie, quelles que soient ses opinions, est reçu par ses frères en cyclisme avec tout l’empressement et toute la sympathie qui accueilleraient un ami ou même un parent dont une absence prolongée eût fait désirer le retour.

Quand j’annonçai mon projet de voyage à Vienne, le Club de Vitry ne fut pas l’un des moins empressés à me prévenir qu’il attendait les voyageurs à leur passage. Au moment de notre entrée au siège de la société, il semblait que nous arrivions au sein de notre famille. Le président et plusieurs des membres qui l’entouraient, immédiatement s’empressèrent auprès de nous. Tout ce dont nous pouvions avoir besoin fut aussitôt servi: du lait, du bouillon, des biscuits, etc.

En présence de ces réconfortants, Blanquies, dont la mine ne semblait ressentir que fort peu encore les atteintes de la fatigue, essaya une fois de plus de combler son «tonneau des Danaïdes». Je ne sais s’il y réussit. Le fait le plus clair de l’histoire, c’est qu’un certain nombre de verres de vin et de lait disparurent. Pain, bouillon, gâteaux furent plongés à tout jamais dans l’oubli. Au reste vous eussiez présenté à notre intéressant compagnon un mets d’une espèce quelconque qu’il l’eût saisi adroitement entre le pouce et l’index, ou autrement suivant sa nature, et qu’il l’eût prestement envoyé aussitôt rejoindre le reste au plus profond de son estomac.

Je ne m’acquittai pas trop mal moi-même de ma besogne.

Nous en étions sur la fin de notre repas rapide, quand je m’aperçus tout à coup que Willaume n’était pas auprès de nous. Je demandai de ses nouvelles.

—M. Willaume est indisposé, me dit-on; ce qu’il a pris, il n’a pu le conserver. Il semble assez souffrant. Croyez-vous qu’il pourra continuer?

—Comment! le pauvre garçon ne va pouvoir encore se réconforter ici! Mais par quelle grâce d’état parvient-il à se tenir debout, grand Dieu!

Willaume arrivait au même moment; son visage était décomposé. Très maigre déjà, les os saillants, il paraissait plus amaigri encore; sa pâleur était extrême. Cette fois mon inquiétude était à son comble.

—Les forces humaines, me dis-je, ont une limite. Quel que soit son courage, mon malheureux compagnon va avoir une faiblesse subite en chemin si nous partons.