Nous avions accompli en ce moment jusqu’à Vitry deux cent dix kilomètres; il nous en restait cinquante à parcourir pour arriver à Bar-le-Duc.
—Maudite chute, c’est elle qui est cause de tout le mal. Faudra-t-il rester à Vitry et être arrêté ainsi dès la première journée? Il le faudra bien, car je ne veux pas me séparer ainsi de mon compagnon de route, surtout dans l’état où il est.
Toutes ces réflexions, cet excellent ami Willaume les lut sur mon visage, car sans que j’eusse prononcé une parole, il me dit, avec son impassibilité coutumière:
—Oh! nous allons partir, ne vous inquiétez pas.
Il s’était assis de nouveau à table, et avait avalé quelques cuillerées de bouillon. Mais, dès les premières gorgées, il eut un haut-le-cœur, et, une fois encore, dut rendre ce qu’il venait d’absorber.
Je lui dis:—Ne vous forcez pas, mon ami, il n’y a rien de perdu; je vais télégraphier à Bar-le-Duc que nous sommes retenus à Vitry. Nous partirons deux heures plus tôt demain, voilà tout.
—Nous allons partir, répondit-il, je marcherai jusqu’à Bar-le-Duc. Soyez sans crainte; ce n’est rien, c’est cet accident qui m’a complètement bouleversé. Mais je ne suis pas malade.
J’étais dans la plus affreuse anxiété sans le laisser paraître, anxiété que l’énergie de mon compagnon augmentait encore, car je le savais capable de marcher jusqu’au moment où il tomberait de faiblesse. Or c’était pour moi un insoluble problème qu’une course pareille accomplie sans nourriture. «La faiblesse le prendra brusquement, au milieu de la nuit, pensai-je. Et quelle situation alors!»
Enfin, Willaume se leva et déclara qu’on allait se mettre en route.
Circonstance fort heureuse: ces braves camarades du Véloce-Club avaient tout prévu: un masseur nous attendait. A tour de rôle, il nous fit subir des frictions énergiques, ce qui acheva pour ma part de remettre mes membres en état pour les cinquante kilomètres qu’il nous restait à parcourir.