I
UNE HISTOIRE D’ARROSAGE
Le 23 avril 1894 était la date fixée pour le voyage à bicyclette que j’avais résolu d’accomplir de Paris à Vienne, en Autriche, avec un de mes amis, Louis Willaume, jeune secrétaire de l’ambassade d’Angleterre à Paris. Cette date était certainement mal choisie; en avril, en effet, la bonne saison est encore peu avancée et dans les régions montagneuses de la Bavière, les pluies étaient à craindre; ces pluies n’ont pas manqué et sont venues mettre le comble aux tourments que nos aventures avaient déjà multipliés; mais si je me suis obstiné à partir le 23 avril, c’est que de nombreuses raisons, qu’il serait sans intérêt de rapporter, m’obligeaient à terminer ce voyage de bonne heure.
Quand on s’engage dans une entreprise de ce genre qui oblige à traverser plusieurs contrées étrangères, il est une foule de difficultés qu’il faut aplanir d’avance si l’on veut n’être pas constamment arrêté dans sa marche en avant; parmi ces difficultés celle des douanes n’était assurément pas la moindre.
Dans le voyage de Paris à Madrid, que j’avais accompli en juin-juillet 1893, en compagnie de mon ami Henri Farman et que j’ai raconté sous le titre Vélo! toro! les formalités douanières avaient été réglées d’avance par un cycliste de Bayonne; mais cette fois, je dus m’occuper moi-même de ce détail toujours très épineux, car la douane est assurément l’une des administrations les plus internationalement tracassières et pointilleuses qu’il soit possible d’imaginer.
Je résolus de régler la question sans tarder et j’écrivis aux deux ambassadeurs d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie, le comte de Munster et le comte Hoyos.
Le surlendemain je recevais une lettre de convocation des deux ambassadeurs. A l’ambassade d’Allemagne, je fus reçu par le comte d’Arco, secrétaire, qui se montra extrêmement courtois, et après quelques instants de conversation, déclara qu’il allait en référer tout de suite au comte de Munster; à son avis nul doute que toutes facilités nous seraient accordées pour le passage à la frontière.
Le même jour, je me présentai à l’ambassade d’Autriche-Hongrie, rue de Varennes. C’est le comte Zichy, conseiller d’ambassade, qui me reçut. Son accueil ne fut pas moins aimable que celui du comte d’Arco.
Après quelques questions sur le voyage que nous allions entreprendre Willaume et moi, le comte Zichy me dit:
—Que désirez-vous exactement de nous? Nous sommes à votre entière disposition.
—Je désire, répondis-je, que lorsque nous passerons, nous et nos entraîneurs, à la frontière austro-allemande, à Sembach-Braunau, nous ne perdions pas un temps précieux à la douane. Le mieux serait peut-être de nous donner un mot, nous recommandant tout spécialement aux autorités douanières afin de ne pas être soumis à une foule de formalités plus ou moins longues et désagréables.