Le déjeuner se ressent de la gaieté générale. Tout le monde est en proie à un appétit féroce: Blanquies vient d’apparaître au moment psychologique et se dispose à exercer sur la cuisine de l’hôtel la plus éclatante vengeance.

A mesure qu’il plonge dans l’abîme tous les mets qui lui sont présentés, on l’entend articuler entre deux bouchées: «Moi, prendre le train, jamais. Que dirait le Club de Montmartre? Suberbie, il me faudrait une machine.»

Suberbie accepte de donner une machine, mais il faudra aller la chercher à la gare. Le malheureux Blanquies partira encore après nous. Mais il s’en moque; avec un bon pneu, il nous rejoindra.

Le déjeuner se termine dans la joie de la plus brillante journée. Là commençait, on peut le dire, cette marche superbe qui devait à la fin de cette seconde étape se terminer par le triomphe de Strasbourg, triomphe suivi, bientôt après, de tant de mésaventures inattendues.

V
UNE MARCHE TRIOMPHALE

J’ai dit plus haut que nous devions éprouver les inconvénients d’une trop forte avance sur notre tableau de marche, comme on l’a vu à Toul, où nous avions dû faire prévenir Marcellin, qui, nous attendant beaucoup plus tard, était resté naturellement à son quartier, tandis que nous arrivions, poussés par le vent arrière. Cette avance sur le temps prévu avait également été cause que nous étions entrés à Nancy, comme par surprise, je parle au point de vue de la population, généralement si friande des grandes épreuves vélocipédiques.

Nul curieux sur notre passage à notre entrée dans la ville. Personne ne nous attendait à une pareille heure. On nous en fit même des reproches, tant, en réalité, on se préoccupe peu du plus ou moins de vitesse d’un cycliste dans ce genre d’expédition. Ce qu’on veut voir c’est l’homme, dont on connaît le nom déjà, et qui, partant d’un point éloigné, arrive sur tel autre point à l’heure dite.

Mais si nul curieux ne s’était porté sur notre passage à notre arrivée, il ne devait pas en être de même au départ. Le temps de notre déjeuner avait suffi pour que la nouvelle du passage des cyclistes parisiens se répandît, et quand on se mit en selle, au sortir de l’hôtel, une haie s’était déjà formée des deux côtés de la rue. Comme j’en faisais la remarque à l’un de nos compagnons, ce dernier me répondit: «Oui, et nous partons même trop vite. On croit généralement que vous ne vous mettrez en route qu’à une heure et quart ou une heure et demie (or il n’était guère que midi quarante-cinq). Une demi-heure plus tard la foule eût été considérable sur votre passage.»

D’où peut venir cet empressement des populations de presque tous les pays vers les épreuves vélocipédiques, c’est ce que peuvent seuls expliquer, à mon avis, l’attrait de la nouveauté d’abord, et ensuite une très vive curiosité pour une machine qui permet d’accomplir ce que l’on croit être un tour de force et qui n’a que l’apparence du merveilleux. La seule chose merveilleuse en l’affaire, c’est la machine.

Par un bonheur qui ne devait pas, hélas! durer toujours, le ciel continuait à favoriser notre voyage. Le soleil rayonnait sans que la chaleur nous incommodât. Le nombre des cyclistes s’était encore accru. La route était toujours belle.