Quelques instants après avoir quitté la ville, je m’informai de Blanquies. Il n’était pas avec nous; il avait décidément la guigne, le brave. Ainsi qu’il avait été convenu durant le déjeuner, il devait prendre une nouvelle machine afin d’être débarrassé de la question de pneumatique; mais il avait fallu aller la chercher à la gare, ce qui avait pris un temps assez considérable et avait empêché notre compagnon de se trouver présent au départ de la troupe. On s’étonnera peut-être de ce manque de courtoisie à l’égard du plus joyeux et du plus excellent des camarades, mais cet étonnement ne se produira que chez le lecteur peu familiarisé avec le sport vélocipédique. Il avait été parfaitement entendu que Willaume seul était mon compagnon vraiment officiel, celui qui accomplissait avec moi ce que nous appelons dans le langage technique le «record» de Paris-Vienne. Tous les autres compagnons, quels qu’ils fussent, n’étaient que des «suivants» qui marchaient pour leur propre compte et sous leur propre direction. Je ne pus donc que regretter très vivement de voir encore le joyeux Blanquies séparé de nous, mais il fallait avancer d’autant plus vite que nous étions attendus à heure fixe à Strasbourg, où toute une population nous préparait une réception monstre.

Nous marchons vers Lunéville, situé à vingt-sept kilomètres de Nancy. Il est une heure de l’après-midi; des cyclistes nous arrivent de temps à autre isolément. Parmi eux se trouve M. Berntheisel, l’un des fonctionnaires provinciaux de l’Union vélocipédique de France. En cette qualité, M. Berntheisel s’était beaucoup occupé de notre voyage; il m’avait envoyé des renseignements sur l’itinéraire et, toujours en sa qualité de zélé fonctionnaire de l’une de nos deux grandes fédérations françaises, il se trouvait à son poste.

Nous faisons encore quelques kilomètres quand j’aperçois un jeune cycliste qui s’avance vers moi: il est revêtu de l’uniforme de fantassin; c’est le troisième, car Marcellin et le sergent-major Parison sont toujours avec nous. Il s’approche et me salue en me nommant. C’était encore un jeune coureur que j’avais vu maintes fois dans les Vélodromes de Paris et qui, lui aussi, faisait son service militaire; on l’appelait Fred et je ne l’ai jamais connu que sous ce nom.

—Comment! Comment! C’est vous, mon brave. Quelle surprise!

—Mais oui. Oh! j’y pense depuis assez longtemps à votre voyage, allez! On a si peu de distraction ici.

—Avez-vous le temps de monter beaucoup à bicyclette?

—Beaucoup, non, mais suffisamment cependant; les soldats cyclistes sont même très nombreux ici. Ah! on a parlé de votre passage, et beaucoup de vélocipédistes militaires seraient venus à votre rencontre s’ils l’avaient pu.

Notre troupe est maintenant devenue un escadron, magnifique d’allure et d’entrain. Les trois soldats français sont en tête, mais c’est le brillant Marcellin qui nous conduit à un train rapide; nous nous avançons en rangs serrés, comme un seul homme, vers Lunéville, où, cette fois, la population nous attend, car le bruit de notre arrivée s’y est déjà répandu.

Voici les premières maisons de Lunéville. L’allure splendide du bataillon roulant ne se ralentit pas. Nous entrons, comme des triomphateurs, l’acier de nos machines éclatant en millions de petites flammes blanches, et soulevant sur notre passage une épaisse poussière.

Partout la population est aux portes; on dirait un jour de fête; nous arrivons sur la place centrale de la ville; la foule est amassée devant une maison où, au-dessus de la porte d’entrée, flottent des drapeaux. C’est pour nous. Les rangs de la foule s’entrouvrent pour nous laisser passer. Willaume et moi, descendons de machine; on a préparé des rafraîchissements pour nous et nous buvons en portant la santé du cyclisme, de Lunéville, de tous les braves compagnons qui nous entourent, pendant qu’on signe nos livrets.