Nous remontons sur nos «chevaux.» Les rangs des curieux s’entrouvrent à nouveau, tandis que le bataillon se remet en mouvement, et de nouveau nous nous élançons à la suite de Marcellin, saluant cette sympathique population et cette ville souriante que nous venons de traverser comme dans un rayonnement de lumière.
Près de Lunéville, le bataillon s’était encore augmenté de deux nouveaux entraîneurs, dont, avant notre départ de Paris, on nous avait annoncé le précieux concours, MM. Patin et Châtel, deux Alsaciens-Lorrains, l’un de Metz, l’autre de Mulhouse, deux célèbres champions, vainqueurs de nombreuses courses de vitesse et même de fond.
On verra par la suite comme quoi l’un d’eux, Châtel, fut atteint par la mauvaise chance qui nous poursuivit dans la seconde partie de notre voyage avec un acharnement aussi intense que la bonne fortune dans la première partie; mauvaise chance qui faillit même coûter la vie à notre infortuné compagnon.
Parmi ceux qui cultivent la bicyclette, il n’en est pas un seul, j’en suis sûr, qui n’éprouve un sentiment d’émulation immédiat et des plus vifs, à la rencontre d’un autre cycliste pédalant sur une route dans le même sens que lui. Tous l’éprouvent, ce sentiment, et beaucoup y cèdent. L’enivrement produit par l’exercice de cette rapide locomotion illusionne au point que chacun se croit, en augmentant légèrement son effort, capable de donner une vitesse à laquelle le concurrent improvisé ne saurait résister.
Pour ma part, je l’ai ressentie, cette impression, comme bien on pense, mais le raisonnement d’abord, car enfin on ne saurait contester qu’une forte dose d’enfantillage entre dans ce désir de jouer à la course avec un étranger qui passe à bicyclette dans le même sens que vous, l’habitude des routes ensuite, ont peu à peu combattu chez moi ce sentiment d’émulation. En revanche, il est resté des plus violents quand l’adversaire improvisé, au lieu d’être un cycliste, est un cheval. Alors, je ne puis me combattre. Il faut partir. Le trot d’un cheval derrière moi, impression singulière, agit directement sur mes nerfs. La prétention du monsieur qui, avec sa bête, veut me tenir tête, m’exaspère, et je m’élance en avant à toutes pédales.
Le magnifique escadron qui nous escortait au sortir de Lunéville venait à peine de faire un kilomètre. Nous allions toujours comme un rutilant bataillon carré, avançant en une masse compacte et à une allure superbe, Marcellin toujours en tête. Du rang que j’occupais, au centre de l’escorte, j’apercevais d’ailleurs le coup de pédale du jeune Parisien; telle était sa régularité, qu’on eût dit le mouvement automatique de la bielle dans une locomotive.
Soudain, le galop d’un cheval attelé à un cabriolet se fit entendre derrière nous. On n’y prêta pas grande attention tout d’abord, mais bientôt le bruit alla s’accentuant. Il était évident que le conducteur du cabriolet suivait la troupe avec l’intention de se faire ouvrir les rangs et de lui brûler la politesse en passant sous son nez. Du moins c’était l’avis commun d’après l’allure de l’animal.
Je ne sais exactement si telle était bien l’idée de «l’homme à la voiture»; c’est probable; mais quoi qu’il en soit, si ses intentions n’étaient point telles au moment où l’on entendit pour la première fois le galop de son cheval, elles le devinrent bientôt, car plusieurs des cyclistes qui nous accompagnaient ne tardèrent pas à se détacher du groupe pour se rapprocher du voiturier et lui lancer un défi. «Tu peux y aller, crièrent-ils, avec ta rossinante, nous t’attendons.»
Alors, la lutte se déclara. On entendit un clic! clac! énergique et l’animal commença un galop furieux.
Marcellin menait le train, je l’ai dit. Lui aussi, comme les autres, entendait le galop bruyant du cheval derrière nous; mais comme notre allure était rapide et d’une régularité de chronomètre, il dédaigna de forcer le train. «Continuons, dit-il, nous verrons bien.»