La phalange sacrée s’avançait, sans mot dire. J’en occupais toujours le centre, et je sentais mon épiderme me démanger fortement, car le bruit du galop augmentait. Le cabriolet gagnait du terrain. Je n’osais parler toutefois. «Laissons, pensais-je, Marcellin agir à sa guise.»
Nous marchions à vingt-six kilomètres à l’heure, mais le cheval approchait toujours. Le bruit grandissait d’une manière extrêmement sensible. Marcellin, d’une impassibilité de statue, n’avait pas modifié d’une ligne son allure. Il continuait à croire que ce train était suffisant pour «crever» l’adversaire.
Mais ce dernier, encouragé par ses progrès, avançait de plus en plus vite. De temps à autre un clic-clac nouveau donnait à l’animal un nouvel élan. Maintenant, le cabriolet n’était plus qu’à une trentaine de mètres. Il me semblait même entendre le souffle précipité du cheval derrière nous. J’étais énervé au dernier point. Mes jarrets me démangeaient. En somme, encore deux minutes, et le cabriolet était sur nous. Je ne comprenais rien à l’impassibilité de l’entraîneur en chef. Je me l’expliquai en me disant que Marcellin, occupant la tête du peloton, entendait moins bien que moi et que ceux qui étaient à mes côtés, le bruit de la voiture. Le cheval était à dix mètres. On eut dit un soufflet de forge. Le conducteur chantait victoire et commençait à lancer quelques quolibets aux cyclistes, en fouettant la bête pour achever son triomphe.
Alors je n’y tins plus. J’élevai la voix fortement, criant ces simples mots, qui indiquaient une volonté absolue et presque un ordre de ma part: «Marcellin, en avant, forcez le train.»
Comme si un simple déclanchement s’était produit dans l’organisme du brave, sans que rien dans son corps indiquât un effort quelconque, mécaniquement, il activa le mouvement de ses «bielles».
La masse compacte des cyclistes suivit et, brusquement, regagna du terrain.
Ce subit changement de position causa une désagréable surprise à notre concurrent. Il se voyait enlever la victoire au moment même où il croyait la tenir. Il devint enragé. Il frappa son cheval à tour de bras. La malheureuse bête, un instant ralentie, repartit à une allure folle. De nouveau l’attelage se rapprochait de nous.
Je ne me sentais plus. Le désir de la lutte à outrance devenait aigu. Je criai à Marcellin: «Allez, allez, activez le train.» Marcellin obéit.
A ce moment, le théâtre du combat se modifiait. Devant nous une côte apparut. Une fois encore je rompis le silence: «Allez, franchissez la côte sans ralentir, puis à toutes pédales à la descente.»
La tête de colonne obéissait toujours sans mot dire. Marcellin entreprit la côte à une allure de vingt-neuf à trente kilomètres à l’heure. Mais le train devint trop fort pour plusieurs de nos compagnons. Quelques-uns lâchèrent et furent dépassés par le cabriolet. C’était un commencement de défaite pour nous.