A la campagne, les troupeaux de bœufs ou de moutons manifestent en général la plus solennelle indifférence.

Reste une autre catégorie d’animaux dont la manière de manifester sa violente émotion à la vue d’une bicyclette est extraordinairement curieuse, catégorie essentiellement campagnarde: je veux parler des poules. C’est probablement la conséquence de leur optique particulière, résultant de la position de l’œil. Quand on rencontre une poule sur une grande route, au lieu de fuir, l’animal se précipite au-devant du danger. S’il est à droite du cycliste, par exemple, l’animal fuira en avant, mais pour traverser bientôt la route devant la machine et passer ensuite sur la gauche. Une fois dans cette position, si la poule infortunée aperçoit de nouveau la machine, elle exécute le même mouvement, en sens inverse. On juge du nombre des pauvres volailles qui ont dû être les victimes innocentes du cyclisme.

Au moment donc où s’opéra à grande vitesse la traversée du village de Saint-Blaize, soudain, j’entendis des cris aigus, tandis que le désordre se mettait dans les rangs, et que plusieurs de nos compagnons s’arrêtaient et mettaient pied à terre.

J’étais tout à fait au dernier rang et avant même que j’aie eu besoin de m’informer de ce qui se passait, j’étais renseigné sur les causes du tumulte: au milieu du cercle qu’en un clin d’œil tous mes compagnons avaient formé, une poule gisait lamentablement. Pas de doute sur son état, elle était morte, tragiquement morte, écrasée horriblement par l’un de nous.

Mais elle devait avoir, la poule de Saint-Blaize, une bruyante oraison funèbre. A peine le cercle était-il formé qu’un paysan et sa femme y entrèrent. C’étaient les propriétaires de la victime. Le paysan était légèrement courbé et secouait sa tête en proie à la plus violente émotion. Il voulait parler, mais la colère lui était montée à la gorge et il balbutiait, de sorte que la tête du brave homme continuant à suivre le mouvement que ses sentiments provoquaient, il ressemblait à ces poupées mécaniques entrevues aux devantures de certains bazars.

La paysanne, elle, avait la tête toute droite et la face écarlate. De plus elle était dans une position intéressante, ce qui rejetait son buste en arrière, et avait profité de l’ampleur de ses hanches pour y poser ses mains. Elle ressemblait à une des Gorgones en furie.

Ah! elle ne balbutiait pas, la paysanne. Elle n’avait pas la langue dans une boîte, ni la gorge obstruée.

—Vous la payerez ma poule, s’écria-t-elle au milieu des trente gaillards en contemplation devant ce spectacle singulier. Oui, vous la payerez. En voilà des chenapans, des propres à rien; mais oui, vous la payerez, c’est moi qui vous le dis.

Un de nous ayant hasardé une timide observation relativement à la possibilité de mettre le soir même l’animal à la broche, ce qui était pour les paysans lésés une manière de tirer dans une certaine mesure parti de l’accident, la Gorgone redoubla de violence.

—La mettre à la broche, la mettre à la broche! Ah! les insolents! Ah! les bandits, s’écria-t-elle exaspérée. Elle n’est plus bonne à rien, la poule, et moi je dis que vous la payerez. Ça ne sait que faire, ces vauriens-là, et ça rôde sur les routes.