Mais on me répondit aussitôt:«—Ce sont des officiers de Lunéville qui nous suivent et n’ont nullement l’intention de nous dépasser. Ils veulent voir marcher les recordmen, voilà tout.»

Dans ces conditions-là, c’est une autre affaire.

Et l’on continua, toujours avec un superbe entrain, la course vers la terre d’Alsace où tant d’émotions, tant d’acclamations, tant de triomphes devaient nous accueillir; mais je dois auparavant rapporter un petit incident que la rapidité de notre marche provoqua durant la traversée du village de Saint-Blaize, l’un des premiers rencontrés après Raon-l’Étape, dans le département des Vosges.

VI.
LA POULE DE SAINT-BLAIZE

Un fait assez curieux à noter, c’est combien se perpétuent dans quelques esprits certaines erreurs, de peu d’importance assurément, mais qu’il serait pourtant si facile de rectifier, et que malgré tout on néglige à cause précisément de leur peu d’importance. C’est ainsi notamment que des textes d’auteurs classiques, appris de mémoire durant l’enfance et plus ou moins estropiés, vous restent dans l’esprit tels que vous les avez toujours sus et récités, sans les comprendre, et ce n’est que plus tard que sous le coup d’une subite réflexion, vous vous apercevez que vous n’avez jamais récité qu’un non-sens.

A un âge un peu plus avancé, surtout chez les esprits quelque peu rêveurs, ce genre d’erreur se reproduit parfois. On se fait tout d’abord une idée sur une chose, puis comme ladite chose tient d’ailleurs peu de place dans vos préoccupations, et que vous avez l’esprit enclin à une distraction perpétuelle, cette idée s’infiltre dans votre cerveau, s’y installe, et devient à la fin une conviction jusqu’au jour où à votre grande stupéfaction, vous constatez toute l’étendue de votre erreur.

C’est ce qui m’arriva, lorsque la troupe joyeuse fit son entrée dans la ville de Raon-l’Étape. Grande fut ma surprise quand une fois dans Raon-l’Étape, on m’apprit que la frontière était à environ 25 ou 30 kilomètres plus loin. J’avais vécu longtemps avec la plus absolue conviction que Raon-l’Étape touchait à la frontière allemande, comme Hendaye touche à la frontière espagnole, ignorance qui doit paraître singulière, et qu’il peut sembler plus singulier encore de signaler ici; mais pourquoi passer sous silence un fait d’une rigoureuse exactitude? Une vérité dans l’ordre psychologique est toujours bonne à constater, d’autant plus que cette vérité n’étant précisément que la constatation d’une erreur, c’est un excellent moyen de rectifier ladite erreur pour l’avenir.

Au cours de la traversée de Raon, on s’arrêta quelques minutes. La poussière de la route, la lutte improvisée survenue après Lunéville, avaient assoiffé les gosiers de toute la troupe. Willaume se déridait. Plusieurs fois il déclara que sa santé n’avait jamais été aussi florissante. On regretta l’absence de Blanquies. Il nous eût, en la circonstance, diverti par son absorption à dose formidable des divers liquides auxquels tout le monde fit honneur. On se remit en route toujours pleins d’entrain, malgré un commencement de fatigue chez plusieurs d’entre nous. Cette partie du chemin fut signalée par un accident heureusement sans gravité, mais non sans une fâcheuse conséquence pour l’entraîneur qui en fut victime. Un chien, un maudit chien, se jeta dans nos rangs et provoqua la chute de Patin. Ce dernier se releva sans blessure, mais bientôt après il devait s’apercevoir de la perte de son chronomètre, un fort beau bijou qu’il ne fallait pas espérer retrouver, la chute s’étant produite au milieu d’un bourg assez populeux; Patin n’y songea même pas.

On arrivait au village de Saint-Blaise, village de deux cents et quelques habitants. Durant la traversée du village, la route est en pente rapide; on marcha donc à grande allure.

Parmi les nombreuses remarques que l’habitude de la route a provoquées dans l’esprit d’un cycliste, il en est une fort curieuse relative à l’impression produite par la bicyclette sur les animaux domestiques, et surtout aux conséquences de cette impression. Les chevaux ont peur, je parle bien entendu des animaux non accoutumés à la vue de notre outil fin-de-siècle, mais cette peur chez la race chevaline est modérée et provoque rarement des facéties désordonnées. Les chiens, eux, deviennent enragés! Ce sont les plus grands ennemis des cyclistes, ainsi du reste qu’on vient de le voir. La plupart d’entre eux s’acharnent au point de devenir absolument dangereux.