A mesure que nous avancions, la côte s’accentuait, mais le paysage, en se développant de plus en plus, allait en s’embellissant. La végétation s’épaississait autour de nous et au loin les sommets se dégageaient, environnés de massifs d’un vert sombre.
Comme toujours, dans les côtes de plusieurs kilomètres gravissant des montagnes, la pente se déroule en lacets, qui nous paraissaient ici d’autant plus nombreux et interminables, que la fatigue commençait à se faire sérieusement sentir, et que nous savions être attendus au sommet de la montagne où se trouve la ligne frontière séparant l’Allemagne de la France.
A plusieurs reprises j’ai eu l’occasion d’annoncer les réceptions qui nous attendaient à notre arrivée en Alsace-Lorraine. Ces réceptions, nous en étions informés par avance, et il est juste de dire ici pourquoi.
Dès la nouvelle de notre voyage à Vienne, un journal cycliste qui s’est fondé à Mulhouse et dont le succès est allé grandissant depuis sa fondation, le Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine, avait résolu de fêter le passage des deux voyageurs parisiens à Strasbourg et sur la terre d’Alsace, afin d’affirmer hautement l’internationalisme du sport, et aussi pour montrer une fois de plus la solidarité intime qui unit tous les cyclistes, solidarité dont j’ai déjà cité un magnifique exemple dans la réception de Vitry. Naturellement la direction du Vélo-Sport se mit en correspondance avec moi à ce sujet et, dans son journal, organisa une active propagande en vue de donner le plus d’éclat possible à cette manifestation sportive et cycliste. Les adhésions ne tardèrent pas à affluer au journal et on put juger bientôt ce que serait la manifestation de Strasbourg, au passage des Parisiens, si, en outre, on se rend compte des sentiments encore sympathiques à la France qui sont restés vivaces au fond de bien des cœurs alsaciens, et qui devaient profiter de cette occasion pour se manifester.
Voici d’ailleurs le programme fort simple qui avait été tracé par avance: réception des voyageurs par une délégation sur la ligne frontière; nouvelle réception en avant de Strasbourg par les cyclistes alsaciens-lorrains; enfin, à Strasbourg, banquet à l’hôtel de la Couronne.
Inutile de faire observer à propos du banquet que tout en l’acceptant, j’avais sollicité la faveur de n’y faire qu’une courte apparition, en raison de l’état de fatigue où nous serions fatalement, et de l’heure tardive à laquelle nous nous verrions forcés de nous y présenter, notre premier soin en arrivant à notre hôtel devant être de nous reconstituer le moral et le physique par une de ces séances hydrothérapiques inventées par la civilisation pour remettre sur pied les organismes détraqués par le surmenage à outrance.
Voilà donc pourquoi la montée des Vosges nous paraissait longue, d’une longueur démesurée. Nous avions hâte d’arriver au sommet où devaient commencer pour nous tant de scènes émotionnantes.
Châtel et Patin marchaient à mes côtés. De temps à autre ils m’excitaient de la voix, car je manifestais une fatigue de plus en plus grande. Patin avait déjà fait cette route dans la course Lunéville-Strasbourg, course restée célèbre dans la région et qu’il avait, du reste, gagnée. Soit que les souvenirs ne fussent pas bien présents à sa mémoire, soit dans le but de me faire passer le temps en me trompant, il me dit à plusieurs reprises: «Nous arrivons. Encore quelques centaines de mètres et nous y sommes.»
Mais les lacets se déroulaient toujours. D’autres tournants nous apparaissaient sans cesse. Alors je marchai à pied; la côte était très dure par endroits. Oh! nous étions loin encore. D’ailleurs je savais que la côte avait plusieurs kilomètres, une dizaine peut-être.
Voici un tournant. Châtel ne manque pas de donner son avertissement. «Nous y sommes, dit-il, vous allez apercevoir la ligne frontière.» Mais le tournant passé, une nouvelle et longue échappée de route se développe à nos yeux, toujours terminée en spirale.