Décidément, c’est trop long. Il faut remonter sur nos machines, on ira plus vite, malgré la raideur de la pente. On remonte. Châtel et Patin, les deux vigoureux champions, continuent à m’exciter de la voix, mais je commence à faire des efforts mal récompensés, car je n’avance qu’avec une désespérante lenteur. De temps à autre, je demande à m’arrêter pour me reposer d’abord, puis pour pouvoir, un instant, admirer le paysage, dont l’horizon s’éloigne à mesure que notre ascension s’accomplit; maintenant c’est un panorama d’une étendue immense embrassant une partie des départements des Vosges et de Meurthe-et-Moselle, campagne populeuse où il semble que les habitations ont été semées partout au milieu d’un amas de végétation, l’ensemble zébré de routes blanches.
Voici un nouveau tournant. «Cette fois nous arrivons,» déclare Châtel. Erreur complète. Le tournant est passé et la côte continue. Mais la frontière approche, car voici deux douaniers français qui sont au courant de notre passage, mais qui, apercevant les uniformes, nous disent: «Messieurs les militaires peuvent aller encore quelques instants, mais nous leur recommandons de ne pas aller trop avant; vous allez arriver à la frontière.»
C’est entendu. Nous poursuivons notre marche. Après cinq cents mètres, Châtel dit que le moment de s’arrêter est venu pour nos braves camarades.
«Oui, oui, déclarai-je, allons, il faut se séparer; diable, il serait fâcheux que notre voyage de Paris-Vienne fût l’occasion d’un incident de frontière et donnât lieu à des difficultés diplomatiques; tel ne serait pas le but de notre expédition essentiellement internationaliste.»
Je tendis la main à notre cher Marcellin, en le remerciant du précieux concours qu’il nous avait apporté; on dit également un adieu cordial à ses camarades, et ils s’éloignèrent. Un instant je les regardai descendre la côte, retournant vers la France, non sans une violente émotion que seules les circonstances où je me trouvais purent effacer assez vite, car les idées se pressaient tumultueuses dans ma cervelle.
On montait toujours; la végétation s’épaississait à vue d’œil, les lacets devenaient plus courts, on arrivait; mais en raison même de ces virages multipliés, aucun être vivant n’apparaissait à nos regards, tant était peu étendu l’horizon que nous avions devant nous.
Encore un tournant. Cette fois, Châtel est plus catégorique. «C’est le dernier, nous dit-il; une fois ce tournant franchi, nous sommes au sommet.»
Maintenant c’était sûr. En effet, en face de nous, derrière l’épais rideau d’arbres, le ciel montrait des échancrures bleues. Nous arrivions à la crête des Vosges.
L’apparition fut extrêmement brusque, par suite de la brièveté de la courbe: le dernier «virage» venait d’être passé, quand, au sommet du dernier raidillon, à une cinquantaine de mètres à peine, comme si un rideau venait de s’entr’ouvrir, un peloton de cyclistes, formant la haie, en travers de la route, à l’emplacement même où passe la ligne frontière, se dressa devant nos yeux. Ils étaient là, muets et immobiles, l’arme au pied. Ils n’avaient pas à s’avancer vers nous. Ils se trouvaient là sur le sol de l’Alsace, et ne voulaient pas que la semelle de leurs souliers touchât la terre de France. Leur cœur sans doute eût battu à se rompre, et comme le prisonnier au seuil de son cachot, ils regardaient la patrie de leurs rêves, sans oser y pénétrer, se disant que le jour de leur délivrance n’avait pas sonné encore, et que la chaîne paraît moins dure quand on conserve son étreinte, que lorsqu’on la brise pour quelques instants.
Ces réflexions pourront causer quelque étonnement, après ce que j’ai dit sur le caractère exclusivement international de notre manifestation, ce qui pouvait laisser supposer que des cyclistes allemands se trouvaient devant nous au moment de notre arrivée sur le seuil de l’Alsace; mais on pardonnera à un Français l’expression de ces sentiments, quand surtout on saura que par une attention bien naturelle et tout à fait significative, la délégation n’avait été composée que d’Alsaciens, ce dont j’avais été informé.