A peine arrivés en présence des membres de la délégation, la ligne fut rompue, et au milieu des acclamations, le président me remit un bouquet magnifique, attaché de deux rubans blanc et rouge, sur lesquels ces mots étaient écrits: Le Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine à Édouard de Perrodil.
Quelle intensité d’émotion doit-on supposer chez celui que des circonstances singulières ont conduit ainsi à être l’objet d’une manifestation bien peu en rapport avec ses mérites, et combien j’en étonnerai peu en disant que je ne fus capable que de quelques mots de remerciements balbutiés d’une voix troublée! D’ailleurs, devions-nous oublier que nous faisions un voyage à grande vitesse et que nous étions toujours attendus plus loin?
Une sorte de taverne moitié française moitié allemande se trouvait là, sur le point frontière. On y entra bruyamment pour fêter par une large rasade la bienheureuse rencontre et, une fois encore reconstitués en brillant escadron, on partit rapidement, lancés à toute vitesse sur le versant alsacien des Vosges.
La route était encore magnifique. Quant à la douane allemande, ni vue ni connue. Circonstance qui s’explique, je dois le dire, par ce fait que la seule marchandise que nous transportions avec nous, la bicyclette, celle du moins qui est en cours d’usage, ne paye aucun droit d’entrée en Allemagne.
Les ramifications des Vosges nous apparaissaient du côté de l’Allemagne maintenant. Elles se détachaient plus nombreuses de la chaîne principale, et formaient des vallées qu’on devinait plutôt, par suite de la configuration générale du pays. On roulait à toutes pédales, avec d’autant plus d’entrain que l’heure s’avançait et que nos estomacs criaient famine. A mesure que l’on dégringolait dans la vallée, le jour baissait rapidement au point que la nuit était à peu près tombée quand, virant sur la gauche, on longea le pied de la montagne.
On arriva à Schirmeck pour se mettre à table. C’était notre première station hors de France. Il était huit heures du soir environ. Ma fatigue était extrême.
Mais j’étais pressé d’arriver à Strasbourg et je recommandai à la patronne de bien activer le service: «Nous sommes pressés, lui dis-je, allons, faites-nous servir. Vous voyez, nous sommes tous en présence de sérieux apéritifs. Quand nous aurons fini d’envoyer par devers nos estomacs ces liqueurs qui n’ont rien de bienfaisant, nous nous mettrons à table. Pas une minute à perdre. Servez-nous ce qui est prêt, le reste nous est égal.» Pourquoi des apéritifs dans une circonstance où nous n’avions guère besoin d’un pareil élixir pour faire hurler nos muqueuses? Je ne sais, mais comment attendre dans un café, grand ou petit, élégant ou modeste, sans avoir devant soi un garçon qui vous demande: «Que faut-il vous servir? Qu’est-ce que monsieur désire prendre?»
Pendant que nous sommes là attablés, moi plongé dans un fauteuil qu’on m’avait fait l’extrême honneur de «m’avancer», Willaume assis à ma droite, une scène quasi muette se déroule. Nous n’avions point vu encore d’uniforme prussien; soudain, pendant que nous conversons ainsi, en proie à la joie de ce repos momentané, deux gendarmes prussiens entrent dans le café-restaurant et passent près de nous; ils portent naturellement le légendaire casque à pointe.
Pour moi, je ne les ai pas tout d’abord aperçus, car je me trouve placé à l’extrémité d’une table, le dossier de mon fauteuil tourné vers la salle du café, moi regardant le mur. Mais Willaume les a vus, et il me pousse du coude, sans mot dire. J’aperçois les gendarmes et presque aussitôt je reporte mes regards sur la physionomie de mon brave compagnon. Je la vois absolument décomposée.
J’avoue que la vue des gendarmes ne m’avait causé qu’une émotion légère et, au premier abord, je ne saisis pas bien le bouleversement auquel semble en proie mon jeune camarade; mais je me rends compte bien vite de l’impression vive qu’il doit ressentir quand je me souviens quel est son pays de naissance, et que ce pays a vu toutes les horreurs de l’invasion. Alors, je me contente, toujours sans prononcer une parole, de hausser les épaules, en ayant l’air de dire: «Oh! ma foi, nous en verrons bien d’autres.»