Mais un de nos compagnons alsaciens a vu en son entier la scène qui vient de se dérouler, il a vu l’émotion violente peinte subitement sur le visage de Willaume; alors, sur un ton qui m’alla jusqu’au fond de l’âme, ce brave garçon, qui a dû les ressentir, lui aussi, ces émotions-là, mais dont les sensations se sont émoussées par une longue habitude, s’adressant à mon compagnon, lui dit: «N’y faites pas attention, monsieur Willaume, ne les regardez pas.»

Le dîner était servi. Il fut plein d’entrain, comme toujours; car si Willaume et moi ressentions un énervement causé par la fatigue jointe à nos vives émotions, il n’en était pas de même de nos joyeux compagnons. Même l’un d’eux, au dessert, constatant la présence d’un piano, se mit à exécuter de brillantes sérénades, ce qui acheva de porter la réunion à son maximum de gaieté.

Je regrettai une fois de plus l’absence de l’excellent Blanquies, me demandant ce qu’il avait pu devenir.

«Je suis vraiment surpris, déclarai-je, qu’il ne nous ai pas rejoints. Pourtant nous avons fait ici une halte sérieuse. Peut-être se sera-t-il décidé à prendre le train, malgré la déplorable opinion que cette fâcheuse conjoncture aura pu donner de son endurance à ses amis du Club montmartrois. Nous verrons bien. Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé de nouvelle anicroche, seul, sur la route, par la nuit épaisse! Il y a des gens qui ont une telle guigne!»

Ces réflexions faites, on se remet en selle. Le centre principal avant d’arriver à Strasbourg était la ville de Mutzig.

La nuit est noire, comme de l’encre, naturellement. Comme au sortir de Vitry-le-François, j’essaye de suivre pas à pas un compagnon muni de lanterne, mais la marche ne m’en est pas moins très pénible, à cause de ma vue déplorable, d’autant plus que la route devient de plus en plus houleuse. Hélas! combien elle était belle encore auprès de celles qui nous attendaient dans la Bavière.

De temps à autre le peloton se disloque, mais on se concentre vite, car on tient à arriver en groupe. Nous approchons de Mutzig.

A ce moment, je ne songeais qu’à Strasbourg. C’était là que tout le monde nous attendait; là, ou du moins à quelques kilomètres en avant de la ville. C’est l’idée que j’avais alors dans l’esprit et quand un de mes compagnons me dit: «Encore quelques instants et nous sommes à Mutzig,» je ne pris cet avis que comme un simple renseignement destiné à me faire savoir d’une manière précise à quelle distance nous étions de Strasbourg.

Aussi on doit juger de ma stupéfaction quand, arrivant au centre de la petite ville, le spectacle que je vais dire frappa mes regards.

Une foule considérable se pressait sur la place, puis au centre, au milieu de la population formant un vaste cercle, un bataillon magnifique de cinquante, soixante, quatre-vingts cyclistes, je ne sais, attendaient, avec, suspendus à leurs guidons, des ballons lumineux, couleur orange. La réunion de ces ballons tremblotants en une masse compacte formait un foyer scintillant qui illuminait l’atmosphère. Je prie de croire que la scène d’arrivée ne fut pas longue. A peine au centre de la place, à peine noyé dans ce flot de cyclistes, je fus pris, enlevé, et porté vers une salle étincelante de lumière et où s’était entassée une foule énorme. Le changement fut tellement rapide, toute cette scène d’arrivée dans Mutzig fut tellement brusque, que mes yeux faits à l’obscurité furent éblouis et que je restai quelques secondes à recouvrer mes sens. Sur une table, des verres à champagne étaient rangés. Après un instant, dès que le silence fut établi, le président du Club de Mutzig, car c’était lui qui avait organisé cette superbe réception, prit la parole et souhaita la bienvenue aux deux voyageurs.