A la table sur laquelle les verres à champagne étaient rangés, un sous-officier prussien était installé. Il regardait, impassible, mais l’air plutôt sympathique, cette scène.
Le président du Club, terminant son allocution, s’écria: «Vive Perrodil! vive Willaume! vivent les cyclistes français!...»
D’après le ton de la voix, il était facile de comprendre qu’un dernier vivat allait venir, et, pour tous ceux qui avaient le regard fixé sur le visage de l’orateur on pouvait se rendre parfaitement compte de ce que ce vivat allait être; mais au moment même où le président achevait les mots «cyclistes français» et commençait un nouveau vive... le mot suivant s’étouffa dans sa gorge, car son regard avait rencontré celui du sous-officier prussien.
D’ailleurs, tout cela s’exécuta avec une très grande promptitude et les applaudissements frénétiques de l’assistance vinrent tirer tout de suite l’orateur de l’embarras qui eût pu naître pour lui de cette scène rapide.
Après quelques mots de remerciements pour mon compagnon et pour moi, le champagne coula à flots, tellement à flots que j’en fis l’observation à une des personnes qui se tenaient à mes côtés. Cette personne me répondit que les dernières bouteilles apportées constituaient la tournée du sous-officier qui, lui aussi, avait voulu souhaiter la bienvenue aux cyclistes français. En signe de remerciement, je lui fis un salut significatif, à lui spécialement adressé. Une politesse en valait bien une autre.
Nous voici de nouveau sur nos machines, mais cette fois ce n’est plus un peloton, ce n’est plus même un escadron, c’est une armée en marche, une armée étincelante de mille feux aux reflets orange, qui roule tantôt silencieuse, tantôt bruyante dans la nuit tranquille, sous le ciel faiblement éclairé de lueurs sidérales.
La route est de plus en plus houleuse, ce sont parfois des sauts inattendus qui me causent les plus grandes craintes à cause de notre nombre. Quelle salade, si des chutes venaient à se produire!
De temps à autre, assez énervé par ces événements aussi émotionnants que précipités, et par la fatigue de cette nouvelle journée de marche, je ne cesse de m’inquiéter, je ne sais vraiment pourquoi, de mon compagnon et, à plusieurs reprises, je crie: «Willaume, vous êtes là?»
Avec la régularité d’un instrument de précision, Willaume me répond du milieu d’un groupe derrière moi: «Oui, je suis là, ne vous inquiétez pas. Tout va bien.»
Nous sommes encore à plus de dix kilomètres de notre but quand une vaste lueur apparaît sur notre gauche à l’horizon. C’est la ville de Strasbourg. La lueur augmente d’intensité rapidement à mesure que nous avançons, mais combien les instants paraissent d’une longueur démesurée dans de pareilles circonstances! La route me semble d’autant plus interminable, que je marche avec difficulté à cause de ma vue, toujours, de l’état de la voie, du nombre des compagnons qui nous entourent, enfin de mon impatience d’arriver. Suivant l’habitude un cycliste annonce les kilomètres, mais comme il le fait par à peu près, le temps ne nous paraît que plus long. Enfin, nous voici aux approches d’un faubourg. Décrire l’aspect des lieux, c’est impossible, car si la route est éclairée par les ballons orange de mes compagnons, les objets échappent complètement à ma vue. Puis je ne me préoccupe de rien, maintenant, je me laisse conduire.