Un de mes voisins vient d’annoncer: «voici Strasbourg». Je regarde fort en avant de notre armée, c’est le coup de théâtre de Mutzig qui recommence, mais cette fois moins inattendu, et moins précipité. Massés à droite de la route, d’autres à gauche, puis disséminés un peu partout, des ballons orange annoncent la présence d’une nouvelle armée. Çà et là, dans la nuit rendue plus épaisse à la vue par le contraste, les curieux se pressent. Il faut marcher avec une très grande lenteur. La rencontre des deux armées cyclistes se produit et c’est alors un énorme remous de machines, de cyclistes, de lanternes tremblotantes. On pousse des acclamations, mais qui donc doit m’apercevoir dans cette masse roulante! Un instant je suis saisi, on arrête ma bicyclette: c’est Châtel et Patin qui sont toujours à mes côtés et qui me font descendre une seconde afin de pouvoir paraître dans le groupe principal où se trouve Suberbie et qui attend d’avoir constaté ma présence et celle de Willaume afin de se remettre en marche.

Là, avec la rapidité de l’éclair, je reconnais une physionomie qui ne m’était pas inconnue. Je fais un geste de reconnaissance et je repars après avoir serré toutes les mains tendues, en me disant: «Il a été fidèle au poste, le petit gaillard!» C’était Chalupa, le brave Chalupa, le jeune Tchèque, dont j’ai parlé au début de ce récit, celui qui était venu au Petit Journal se proposer comme compagnon de route et interprète et à qui j’avais dit: «Allez nous attendre à Strasbourg, vous partirez de là, le trajet complet me paraissant bien long pour vous.»

On repart. Les deux armées n’en formant plus qu’une seule, mais vraiment magnifique, entrent dans Strasbourg. Il est onze heures du soir. Je suis noyé au milieu de cette immense escorte triomphale, et la ville, à cette heure avancée, disparaît à ma vue. Je n’entends que des acclamations, toujours des vivats ou des bruits de machines; à mes regards n’apparaît que la nuée perpétuellement tremblotante des ballons orange qui zigzaguent dans la nuit comme des serpentins. Il en vient de partout. Comme le but vers lequel nous tendons n’est pas bien déterminé, car d’une part on nous attend à l’hôtel de la Couronne où le banquet est préparé, et d’autre part nous voudrions prendre quelques secondes de repos à l’hôtel d’Angleterre où des chambres nous ont été préparées, les cyclistes de tête, ne sachant par quel chemin exact se diriger, se trompent, reviennent sur leurs pas, et de nouveaux remous se produisent. Les ballons lumineux s’entre-croisent dans une sarabande magnifique. C’est une danse échevelée de feux follets que reflètent les aciers des machines, dans un enchevêtrement sans fin.

Enfin, on s’est décidé pour l’hôtel d’Angleterre. Nous y arrivons. A peine descendus de machine, nous sommes, Willaume et moi, enlevés, et, en un clin d’œil, emportés dans une chambre, où entourés seulement de Suberbie, Châtel et Patin, nous pouvons enfin recouvrer nos sens, légèrement troublés par cette entrée digne de Marcellus, l’illustre triomphateur romain.

Notre séjour dans la chambre d’hôtel ne fut pas long. Après quelques minutes on annonça que la salle d’hydrothérapie était préparée. On s’y porta en bloc, Suberbie, Patin, Châtel, Willaume et moi, car nous étions pour l’instant les cinq compères de cette brillante aventure. En quelques secondes mon compagnon et moi avions débarrassé nos personnes de nos vêtements respectifs, et comme les baignoires étaient à l’état d’unité, force nous fut bien de nous caser face à face dans l’unique récipient que nous avions à notre disposition. Châtel et Patin, tous deux fatigués aussi, et désireux de plonger à leur tour leurs membres dans l’onde tiède de la baignoire, s’étaient allégés de leur vêtement, circonstance qui loin de nous surprendre, dans une conjoncture aussi exceptionnelle, jetait une note des plus comiques et faisait penser malgré soi à l’état primitif de l’espèce humaine quand, sortie depuis peu des mains du Créateur, cette espèce faisait bon ménage avec les différentes variétés animales.

Je venais de quitter la baignoire quand je fus saisi par Châtel qui, armé d’un gant de crin et soucieux de remplir d’une façon consciencieuse sa fonction d’entraîneur, me fit subir une de ces frictions tellement énergique que je poussai un hurlement de douleur.

—Ça va bien, ça va bien, s’écria-t-il, c’est ce qu’il faut. Tournez-vous.

—Assez! assez! m’écriai-je, vous voulez me faire passer à l’état d’anguille qu’on écorche. Par tous les diables des régions infernales, vous n’avez pas froid aux yeux, vous. On voit bien que vous ne sentez pas votre satané outil sur votre épiderme.

—Ça va bien, ça va bien, criait l’enragé.

—Comment! ça va bien, mais vous voulez me rendre fou!